IA contre climat : Microsoft sacrifie ses crédits carbone au profit des data centers
Entre ambitions climatiques et course à l’intelligence artificielle, Microsoft fait un choix stratégique lourd de conséquences. Selon un rapport de BloombergNEF, le géant de Redmond a réduit de 80 % ses achats de crédits d’élimination du carbone sur le premier semestre 2026 par rapport à la même période en 2025. Une inflexion brutale, alors que le groupe investit massivement dans une infrastructure numérique énergivore.
Un virage industriel au détriment du bilan carbone
Sur le seul trimestre avril-juin 2026, Microsoft a consacré 41 milliards de dollars (environ 36 milliards d’euros) à l’extension de ses centres de données et à l’acquisition de puces dédiées à l’intelligence artificielle. Sur l’ensemble de l’exercice, l’enveloppe devrait atteindre 175 milliards de dollars (152 milliards d’euros), selon les projections du groupe.
Cette frénésie d’investissement dans l’IA se traduit directement dans les émissions de gaz à effet de serre. L’an dernier, Microsoft a enregistré une hausse de 25 % de ses émissions par rapport à l’exercice précédent, une augmentation imputable en grande partie à l’expansion de son infrastructure numérique.
L’électricité, nouveau poste émissif
Dans son rapport annuel sur la durabilité environnementale, publié en juin 2025 pour l’exercice clos à cette même date, Microsoft détaille l’évolution de son bilan carbone. L’électricité achetée pour alimenter ses data centers représente désormais 13 % de ses émissions totales, contre moins de 2 % l’année précédente. Ce bond s’explique notamment par l’abandon de certains certificats d’énergie renouvelable jugés « non additionnels » – c’est-à-dire ne générant pas de nouvelles capacités vertes.
Parallèlement, les émissions liées à la chaîne d’approvisionnement et à la fabrication des équipements progressent d’environ 12 %, pesant désormais pour 85,8 % du bilan global. Là encore, l’expansion des centres de données pour l’IA est pointée du doigt.
Des engagements contradictoires
Pourtant, Microsoft n’a pas officiellement renoncé à ses promesses climatiques. Le 16 janvier 2020, l’entreprise s’était engagée à devenir « carbone négative » d’ici 2030, avec un objectif plus lointain : retirer de l’atmosphère, d’ici 2050, l’intégralité du carbone émis directement ou via son électricité depuis sa fondation en 1975.
Pour tenir cette feuille de route, le groupe avait doté un fonds d’innovation climatique d’un milliard de dollars (870 millions d’euros), dédié aux technologies de réduction et de captage du CO₂. Sur l’exercice 2025, 29 nouveaux projets de captage ont été ajoutés à son portefeuille, couvrant dix filières technologiques différentes. Ces initiatives devraient, à elles seules, retirer plus de 45 millions de tonnes de CO₂ sur trente ans.
Malgré cette ambition affichée, les achats de crédits carbone entre janvier et juin 2026 ont chuté de 80 % sur un an, selon BloombergNEF. Une contre-performance qui interroge, alors même que le programme de Microsoft est considéré comme l’un des plus vastes au monde en la matière.
L’IA, accélérateur d’émissions ?
Cette stratégie intervient dans un contexte scientifique alarmant. Quelques jours avant la publication du rapport de BloombergNEF, la revue Nature a mis en ligne une étude modélisant les effets de l’IA sur l’intensité carbone de l’économie mondiale. Ses auteurs concluent qu’en l’absence de régulation, l’intelligence artificielle pourrait aggraver l’empreinte environnementale globale, les gains de productivité accordés aux énergies fossiles surpassant les économies d’émissions permises par les renouvelables.
Dans ce tableau, la position de Microsoft apparaît emblématique d’une tension grandissante entre impératif technologique et responsabilité climatique. L’entreprise a certes étendu son portefeuille d’énergies renouvelables à 40 gigawatts de contrats (contre 34 un an plus tôt), mais cette progression reste insuffisante pour compenser l’explosion de la demande énergétique liée à l’IA.
Un marché mondial des crédits carbone en berne
À l’échelle globale, le marché des crédits carbone connaît son premier recul en trois ans, toujours selon BloombergNEF. Une tendance qui pourrait s’accentuer si les grandes entreprises technologiques, premiers acheteurs de ces instruments, continuent de privilégier la croissance numérique au détriment de leur empreinte écologique.
Microsoft, qui se voulait pionnier de la neutralité carbone, voit aujourd’hui ses engagements mis à l’épreuve par sa propre réussite commerciale. Reste à savoir si la firme parviendra à concilier, d’ici 2030, l’expansion de son empire algorithmique et la promesse d’un avenir bas carbone.

