Environnement

Sécurité hydrique en Tunisie : Entre répit pluviométrique et urgence de la rénovation

Après des années d’une sécheresse asphyxiante qui avait réduit les réserves nationales à des seuils historiquement bas, les précipitations tombées durant l’hiver 2025-2026 ont offert un répit salvateur à la Tunisie. Si le taux de remplissage des barrages a connu une remontée spectaculaire, la crise structurelle de l’eau est loin d’être résolue. Entre le gaspillage massif causé par des canalisations vétustes et des réseaux à la dérive, et une situation partagée avec ses voisins du Maghreb, le pays doit d’urgence transformer cette bouffée d’oxygène pluviale en une réforme globale de sa gouvernance hydraulique.

L’hiver a apporté un soulagement attendu par l’ensemble du monde agricole et des usagers. Les épisodes pluvieux significatifs enregistrés sur le nord du pays ont inversé la courbe du déficit hydrique qui menaçait la sécurité de l’approvisionnement en eau potable.

Selon les données officielles du ministère de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche, ainsi que de l’Observatoire National de l’Agriculture (ONAGRI) :

  • Un taux de remplissage en nette hausse : Alors que les réserves globales stagnaient péniblement autour de 29 % à 30 % à la fin de l’été 2025, les apports hivernaux et printaniers ont permis de porter le taux de remplissage global des barrages tunisiens à un niveau moyen de 60 % à 67 % au deuxième trimestre 2026.
  • Disparités régionales marquées : Cette embellie profite en priorité aux grands ouvrages du Nord du pays. Le barrage de Sidi el-Barrak ou encore les retenues de la région de Béja et du Cap-Bon ont emmagasiné des volumes confortables. À l’inverse, les barrages du Centre, à l’instar du barrage Nebhana, continuent de souffrir d’un déficit d’apports persistant.

Toutefois, cette hausse des réserves ne doit pas masquer la fragilité structurelle de la situation. Comme le rappelle Houcine Rhili, expert en développement et gestion des ressources hydriques:

« Les pluies de l’hiver apportent un répit salutaire mais temporaire. Elles ne doivent en aucun cas masquer notre réalité : la Tunisie souffre d’un stress hydrique structurel. L’abondance ponctuelle des retenues ne résoudra pas notre crise tant que nous n’aurons pas modernisé notre modèle agricole, qui consomme près de 80 % de nos ressources en eau. »

Les données de l’Observatoire Tunisien de l’Eau (OTE) confirment ce diagnostic : la Tunisie demeure sous le seuil de la pénurie d’eau absolue défini par l’indice de Falkenmark, avec une disponibilité moyenne inférieure à 377 m³ d’eau par habitant et par an.

Au-delà de la pluviométrie, le problème majeur de la gestion de l’eau en Tunisie réside dans l’état de ses infrastructures de transport et de distribution. Les données techniques récentes publiées par les experts du secteur et les rapports de la société civile sont sans appel : entre 20 % et 25 % (et jusqu’à 40 % dans certaines zones anciennes) de l’eau potable injectée dans le réseau par la SONEDE est perdue en cours de route.

Ce gaspillage invisible s’explique par trois facteurs majeurs :

  1. La vétusté avancée des canalisations : Une part prédominante des conduites sous-terraines a dépassé sa durée de vie théorique sans faire l’objet de plans de renouvellement systématiques.
  2. Le contrecoup des coupures et surpressions : Les arrêts et remises en eau à répétition engendrent des d’à-coups de pression (coups de bélier) qui fragilisent les tuyauteries déjà usées, provoquant des fissures et des cassures fréquentes sous les chaussées.
  3. Des compteurs hors service : Plus de 100 000 compteurs de la SONEDE sont actuellement défectueux ou hors service, faussant le comptage réel et compliquant la détection rapide des fuites domestiques et commerciales.

Au total, ce sont 120 à 130 millions de mètres cubes d’eau traitée qui s’évaporent chaque année dans le sol — soit l’équivalent de la capacité de stockage d’un grand barrage moyen.

Face à ce constat, Alaa Marzougui, directeur de l’Observatoire Tunisien de l’Eau (OTE), tire la sonnette d’alarme :

« On ne peut pas continuer à demander aux citoyens de faire des sacrifices et de subir des coupures alors que plus de 30 % de l’eau produite par la SONEDE s’évapore dans le sol à cause de canalisations obsolètes. La lutte contre le gaspillage doit d’abord être un chantier d’État axé sur la rénovation urgente des infrastructures de distribution. »

Le choc climatique et l’enjeu de la gouvernance de l’eau dépassent les frontières tunisiennes et s’étendent à l’échelle de tout le Maghreb central.

Maroc : Un bond des réserves et le pari des « autoroutes de l’eau »

À l’instar de la Tunisie, le Maroc a bénéficié d’un hiver particulièrement pluvieux qui a brisé un cycle de sept années consécutives de sécheresse. Les barrages marocains affichent un taux de remplissage national dépassant les 70 % à 73 % (contre 37 % un an plus tôt), accumulant plus de 12,5 milliards de mètres cubes. Pour pérenniser cette ressource, Rabat poursuit ses grands chantiers d’interconnexion entre les bassins hydrauliques du Nord et du Centre (les « autoroutes de l’eau ») et la construction de méga-stations de dessalement, comme celle de Casablanca.

Algérie : Cap sur le dessalement massif

En Algérie, les pluies hivernales ont permis d’atteindre un taux de remplissage moyen des barrages tournant autour de 44 %. Néanmoins, face à la récurrence des sécheresses, Alger mise massivement sur le dessalement d’eau de mer le long de sa côte, avec pour objectif stratégique de couvrir plus de 60 % des besoins nationaux en eau potable grâce à cette technologie.

Libye : La dépendance aux nappes fossiles

En Libye, la situation reste extrêmement précaire. Dépourvu de cours d’eau permanents, le pays dépend à plus de 90 % des eaux souterraines pompées dans le Sahara via la Grande Rivière Artificielle (Great Man-Made River). L’épuisement progressif de ces nappes fossiles non renouvelables et la vulnérabilité des infrastructures électriques menacent à terme la sécurité d’approvisionnement des grandes villes côtières.

L’abondance relative des pluies de l’hiver ne doit pas être un prétexte à l’inaction. Pour garantir sa sécurité hydrique dans les décennies à venir, la Tunisie doit combiner trois urgences : la réhabilitation massive du L’abondance relative des pluies de l’hiver ne doit pas être un prétexte à l’inaction. Pour garantir sa sécurité hydrique dans les décennies à venir, la Tunisie doit combiner trois urgences : la réhabilitation massive du réseau de la SONEDE pour stopper l’hémorragie des fuites, la modernisation de l’irrigation agricole, et l’accélération des projets de dessalement et de réutilisation des eaux usées.

Comme le souligne Dr. Raoudha Gafrej, experte internationale en ressources en eau :

« Le vrai problème de l’eau en Tunisie n’est pas seulement la pluviométrie, mais notre gouvernance et la vétusté de nos infrastructures. On ne peut plus continuer à gérer la rareté avec des méthodes traditionnelles : il faut réhabiliter en urgence le réseau de la SONEDE pour stopper les fuites et généraliser la réutilisation des eaux usées traitées dans l’agriculture. C’est une question de sécurité nationale. »

La préservation de l’eau est désormais une cause nationale absolue qui conditionne la souveraineté, la stabilité économique et le développement durable de la Tunisie.

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