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La tomate tunisienne face au changement climatique : l’automne 2026 comme signal d’alerte

La filière tomate tunisienne traverse une crise sans précédent. Alors que les marchés font face à une raréfaction des produits frais et à une flambée des prix, les données scientifiques et les rapports institutionnels convergent : les vagues de chaleur exceptionnelles de l’été 2026 ont porté un coup sévère à la production automnale, affectant directement les rendements et la qualité des fruits.

Un été 2026 historiquement chaud

L’Institut National de la Météorologie (INM) a classé l’été 2026 comme le plus chaud enregistré en Tunisie depuis 1950, avec une anomalie thermique de +2,9 °C par rapport à la normale climatique de la période 1991-2020. Le bulletin climatique mensuel de juillet 2026 révèle que la température moyenne nationale a atteint 31,7 °C, contre une normale de 28,4 °C, soit un écart de +3,4 °C. Plus préoccupant encore pour les cultures, les températures nocturnes sont restées exceptionnellement élevées, limitant fortement le refroidissement nocturne et accentuant la sévérité des conditions thermiques.

Cette chaleur a été d’autant plus dommageable qu’elle s’est accompagnée d’une quasi-absence de précipitations : le cumul pluviométrique de juillet 2026 n’a atteint que 42,8 % de la normale.

Des mécanismes physiologiques bien documentés

Les recherches menées par Douja Sellami et Sami Kooli au Laboratoire des Procédés Thermiques du Centre de Recherches et des Technologies de l’Énergie à Tunis ont mis en évidence les effets délétères de la chaleur sur la tomate (Solanum lycopersicum L.). Leurs travaux, publiés dans une revue scientifique à comité de lecture, démontrent qu’au-delà du seuil critique de 34 °C, les plants subissent une réduction de leur croissance, une diminution de 20,3 % de leur teneur relative en eau et une augmentation de 25 % des fuites d’électrolytes, signe d’un stress membranaire aigu.

Plus spécifiquement, les températures dépassant la plage optimale de 26 à 28 °C entraînent une réduction de la nouaison, une diminution du nombre de fruits, une baisse de leur poids et une altération de leur teneur en solides solubles. Ces effets physiologiques expliquent directement les pertes observées sur le terrain.

Les recherches conduites par l’Institut National Agronomique de Tunis (INAT) ont par ailleurs établi que la température de l’air exerce une influence déterminante sur la nouaison, avec un besoin d’amplitude thermique quotidienne pour une croissance et une nouaison optimales. Or, les nuits tropicales enregistrées durant l’été 2026 ont précisément supprimé cette amplitude.

Un impact direct sur la campagne automnale

La campagne de tomates de saison d’automne 2026, destinée principalement au marché du frais, a été la plus touchée. Les cultures tardives, mises en terre en avril, ont subi de plein fouet les vagues de chaleur de juillet et août, tandis que les cultures précoces ont été relativement épargnées.

Le phénomène s’explique par la coïncidence entre les épisodes de chaleur intense et les phases phénologiques critiques de la tomate. La chaleur a frappé au moment de la floraison et de la nouaison, entraînant une chute des fleurs et un ralentissement du développement des fruits. Les données disponibles pour la région de Nabeul, principal bassin de production, font état de superficies réduites à 4 500 hectares pour une production attendue de 247 000 tonnes, sur un total national estimé à 800 000 tonnes — soit une baisse de 200 000 tonnes par rapport à la campagne précédente.

À cette pression thermique s’est ajoutée une contrainte énergétique majeure. Les coupures d’électricité répétées, conséquence de la surcharge du réseau national durant la canicule, ont perturbé les opérations d’irrigation et de collecte, accélérant la détérioration des fruits déjà récoltés et menaçant jusqu’à 35 % de la production nationale.

Des perspectives à l’échelle du bassin méditerranéen

Une étude publiée dans la revue Horticulturae (MDPI) a modélisé l’impact du changement climatique sur la culture de la tomate dans la région de Kairouan, au centre de la Tunisie. Les projections indiquent une augmentation des températures maximales et minimales ainsi qu’une hausse de l’évapotranspiration des cultures, ce qui se traduira par des besoins en eau accrus et des pertes de productivité significatives si des mesures adaptatives ne sont pas mises en œuvre.

Les chercheurs soulignent que les stades reproductifs de la tomate sont plus sensibles à la chaleur que les stades végétatifs. Cette vulnérabilité intrinsèque appelle des réponses agronomiques ciblées : sélection de variétés thermotolérantes, ajustement des calendriers de plantation, généralisation de l’irrigation localisée dont les essais menés à Sidi Bouzid ont démontré qu’elle permettait d’atteindre des rendements de 114 t/ha en conditions de forte chaleur et renforcement de la résilience énergétique des exploitations.

La crise que traverse la filière tomate en cet automne 2026 n’est pas conjoncturelle. Elle constitue un signal d’alerte sur la vulnérabilité structurelle de l’agriculture tunisienne face à un changement climatique dont les effets, loin d’être prospectifs, sont désormais mesurables, documentés et directement observables dans les rendements agricoles.

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