« Ahyini Lyoum » : Le film alerte sur la crise de l’eau en Tunisie
Des sols fissurés aux visages des agriculteurs et des familles rurales, la réalisatrice tunisienne Mabrouka Khedir ouvre, à travers son documentaire « Ahyini Lyoum », une fenêtre sur l’une des crises environnementales les plus urgentes en Tunisie. Fruit de trois années d’immersion sur le terrain, ce film donne à voir comment la sécheresse, au-delà d’un phénomène climatique, devient une crise humaine qui affecte la dignité, l’alimentation et l’avenir de populations entières.
La crise de l’eau en Tunisie n’est plus une simple alerte lancée par les rapports environnementaux, ni une succession de chiffres relayés dans les bulletins officiels consacrés aux réserves des barrages et à leurs taux de remplissage. Elle est désormais une réalité quotidienne qui bouleverse la vie de milliers de familles, redéfinit les rapports entre l’être humain et la terre et place l’avenir de l’activité agricole ainsi que celui des écosystèmes face à des défis grandissants.
Lorsque les précipitations diminuent, que les ressources en eau s’amenuisent et que les sols se fissurent, la perte ne se limite pas à la raréfaction d’une ressource naturelle. Elle touche des modes de vie entiers, fragilise des communautés et menace la mémoire de sociétés dont l’existence demeure profondément liée à la terre, à ses saisons et à ses richesses.
C’est au cœur de ces bouleversements que s’inscrit le documentaire « Ahyini Lyoum »,, réalisé par la journaliste et cinéaste tunisienne Mabrouka Khedir.
À travers une approche cinématographique et profondément humaine, le film explore la crise hydrique en Tunisie et nous entraîne dans des territoires confrontés à la sécheresse et à ses multiples conséquences.
Loin de se limiter à documenter les manifestations de la pénurie d’eau ou les effets du changement climatique, le film s’intéresse avant tout aux femmes et aux hommes qui font face à un environnement en mutation accélérée, ainsi qu’aux familles qui tentent de préserver leurs terres et leurs modes de vie malgré la fragilité des ressources et la réduction de leurs possibilités d’adaptation.
C’est un film sur l’eau, mais, au fond, c’est surtout un film sur la vie : le droit de rester, la dignité, le lien entre l’être humain et son environnement naturel, et cet avenir qui devient chaque jour plus incertain à mesure que la nature perd sa capacité à se régénérer et à nourrir ceux qui en dépendent.
De la sécheresse à une crise existentielle : quand chaque goutte devient une question de survie
En Tunisie, comme dans de nombreux pays du bassin méditerranéen, la sécheresse n’est plus un simple épisode climatique exceptionnel. Elle est devenue un défi complexe, à la croisée de facteurs climatiques, environnementaux, économiques et sociaux.
Ses conséquences se manifestent à travers la diminution des ressources hydriques, la pression croissante exercée sur les terres agricoles, la perturbation des cycles de production et la vulnérabilité accrue des communautés locales dont les moyens de subsistance dépendent directement des ressources naturelles.
C’est dans cette perspective que s’inscrit « Ahyini Lyoum », en dépassant la représentation traditionnelle de la crise de l’eau, souvent réduite à la baisse du niveau des barrages ou au déficit pluviométrique.
Dans le film, l’eau n’est pas une simple donnée statistique ou une réserve à mesurer. Elle est le fil conducteur de la vie quotidienne : une terre qui attend la pluie, un agriculteur qui espère une saison qui ne viendra peut-être pas, une famille rurale confrontée à la question de sa survie et une communauté locale dont l’équilibre économique et social est menacé.
La signification de l’eau change profondément lorsqu’y accéder devient un défi quotidien et que sa rareté conditionne la capacité de chacun à poursuivre son activité, à préserver ses revenus et à subvenir aux besoins de sa famille.
Dès lors, la sécurité hydrique ne peut plus être dissociée de la sécurité alimentaire, du développement rural ou encore de la justice sociale et environnementale.
C’est l’un des messages essentiels du film : la sécheresse ne frappe pas toutes les populations avec la même intensité, et toutes ne disposent pas des mêmes capacités pour y faire face. Les petits agriculteurs, les familles rurales et les communautés dont les moyens de subsistance reposent directement sur la terre et les ressources naturelles sont particulièrement exposés aux dérèglements climatiques. Ils disposent également, bien souvent, de moyens plus limités pour absorber les chocs successifs.
Trois années sur le terrain : la caméra au plus près de l’humain
« Ahyini Lyoum », n’est pas né d’une réflexion théorique sur le changement climatique. Le film est le fruit de trois années de tournage, d’observation et de suivi sur le terrain, qui ont conduit l’équipe dans plusieurs régions tunisiennes, là où les histoires humaines croisent les transformations de la nature.
De Lebna, dans le gouvernorat de Nabeul, au barrage de Bouhertma, situé dans la délégation de Fernana, au gouvernorat de Jendouba, en passant par Mateur, Sejnane et Menzel Bourguiba, la caméra s’est déplacée au plus près des réalités locales.
Elle documente les conséquences du stress hydrique sur la vie quotidienne et donne la parole à des femmes et des hommes dont les expériences restent trop souvent éloignées des débats publics sur le climat et la gestion des ressources naturelles.
Dans ce parcours, les personnes filmées ne sont pas considérées comme de simples témoins d’une crise environnementale, mais comme des acteurs à part entière, porteurs d’histoires, d’expériences et de savoirs issus du terrain.
L’agriculteur qui voit sa terre perdre progressivement sa capacité de production, la famille qui vit au rythme de saisons de plus en plus incertaines ou encore les acteurs locaux confrontés aux effets de la dégradation environnementale : tous donnent un visage humain à une crise qui, présentée uniquement sous forme de statistiques, pourrait sembler lointaine et abstraite.
Le film choisit de s’approcher de ces expériences à travers les visages, les gestes, les silences et les détails du quotidien. Il place ainsi le spectateur face à une réalité qui n’a pas toujours besoin de longs discours pour révéler l’ampleur des bouleversements.
Il y a des histoires entières contenues dans le regard d’un agriculteur posé sur sa terre, dans une main qui effleure un sol desséché ou dans un moment de silence qui traduit l’inquiétude face à une saison agricole incertaine et à l’avenir d’une famille.
C’est une démarche documentaire qui confère à l’image une fonction bien au-delà de l’illustration ou de l’explication : celle du témoignage, de la mémoire et de la transmission des réalités environnementales et sociales des territoires confrontés au changement climatique.
Agriculteurs et familles rurales : le visage humain de la crise climatique
L’une des dimensions essentielles du film réside dans sa volonté de replacer l’être humain au centre du débat environnemental.
Derrière les discours sur la sécheresse et la diminution des ressources en eau se trouvent des personnes qui ne vivent pas cette crise comme un concept scientifique ou un sujet de discussion, mais comme une réalité qui détermine leurs conditions de vie et leurs décisions quotidiennes.
Pour un agriculteur, l’absence d’eau ne signifie pas seulement une baisse de la production. Elle peut entraîner la perte d’une saison entière, l’augmentation des coûts de production ou l’impossibilité de poursuivre une activité agricole transmise de génération en génération.
Pour une famille rurale, la raréfaction des ressources peut accentuer la précarité économique et l’obliger à reconsidérer son avenir ainsi que son rapport à la terre.
À travers ces histoires, « Ahyini Lyoum » pose une question qui dépasse le cadre de la crise climatique : que devient l’être humain lorsqu’il risque de perdre le mode de vie qui a façonné son identité et son attachement à son environnement ?
Pour de nombreuses familles, la terre n’est pas seulement un espace de production. Elle représente une mémoire, une appartenance et une continuité entre les générations.
Lorsque cette terre est menacée par la sécheresse, c’est tout un système de relations économiques, sociales et culturelles qui se trouve fragilisé.
À travers cette approche, le film met en lumière la dimension humaine de la justice climatique et rappelle la nécessité de ne pas laisser les communautés les plus exposées aux conséquences du changement climatique en marge des préoccupations publiques et des processus de décision.
Celles et ceux qui subissent directement les effets de la sécheresse sont également détenteurs de connaissances et d’expériences précieuses, susceptibles de contribuer à une meilleure compréhension de la crise et à l’identification de réponses adaptées.
De la crise de l’eau à la sécurité alimentaire : une chaîne de risques interdépendants
La crise hydrique ne peut être dissociée de l’avenir alimentaire de la Tunisie.
Les ressources en eau constituent l’un des piliers de la production agricole. Toute perturbation de leur disponibilité se répercute, directement ou indirectement, sur les cultures, la stabilité de l’activité agricole et la capacité des communautés à satisfaire leurs besoins alimentaires.
Le film ouvre ainsi une réflexion essentielle sur les liens entre changement climatique et sécurité alimentaire.
La sécheresse ne signifie pas uniquement une diminution des ressources hydriques disponibles. Elle peut également provoquer une baisse de la production agricole, accentuer les pressions économiques sur les agriculteurs et augmenter le coût de l’adaptation aux nouvelles conditions climatiques.
La pression continue exercée sur les ressources naturelles soulève également des interrogations sur la capacité de résilience des systèmes agricoles et des écosystèmes, ainsi que sur la nécessité de développer des pratiques plus durables de gestion de l’eau et des terres et de renforcer les capacités des communautés locales à faire face aux changements climatiques.
Cette question revêt une importance particulière dans le contexte des mutations que connaît le bassin méditerranéen, confronté à des défis croissants liés à la hausse des températures, à la modification des régimes de précipitations et à la multiplication des épisodes de sécheresse.
Ces transformations font de l’eau un enjeu qui dépasse les frontières géographiques et s’inscrit désormais au cœur d’un débat mondial sur l’avenir des ressources naturelles et des systèmes alimentaires.
En reliant les réalités locales à un contexte climatique plus large, « Ahyini Lyoum » inscrit l’expérience tunisienne dans une problématique globale où la crise hydrique croise les enjeux du développement durable, de la capacité d’adaptation et du droit à l’alimentation.
Au-delà de l’urgence : préserver la terre, la dignité et l’avenir
Le titre du film, « Ahyini Lyoum », porte une signification qui dépasse la demande immédiate d’eau. Il constitue un cri humain qui traduit l’urgence vécue par celles et ceux pour qui les conditions les plus élémentaires de la vie sont désormais menacées.
L’expression « Fais-moi vivre » n’est pas simplement une demande d’eau. Elle exprime le besoin d’avoir une chance de continuer à vivre, de disposer de conditions qui préservent la dignité et garantissent la possibilité de poursuivre son existence.
Quant au mot « aujourd’hui », il souligne l’urgence : la crise n’est pas une menace lointaine, promise à un avenir incertain. Elle est déjà là. Elle impose à chacun de réfléchir et d’agir sans attendre.
Dans cette perspective, le récit dépasse les limites de la sécheresse en tant que phénomène naturel pour devenir une histoire de lutte afin de préserver bien plus que la terre : une identité, une dignité, une stabilité et le droit des générations futures à un avenir dans lequel les ressources naturelles ne deviendraient pas un privilège réservé à quelques-uns.
Le film ne présente pas la crise uniquement sous l’angle de l’effondrement. Il ouvre également un espace pour montrer les formes de résilience et de résistance développées par les individus et les communautés locales.
Malgré la difficulté des transformations en cours, des efforts d’adaptation se poursuivent. L’attachement à la terre demeure fort, tout comme la volonté de continuer à vivre et à produire malgré la diminution des ressources disponibles.
Entre vulnérabilité et résistance se construit ainsi le récit humain que le film cherche à transmettre : celui de communautés qui refusent de n’être que les victimes du changement climatique et qui revendiquent leur place dans un avenir plus juste et plus durable.
Cinéma documentaire et journalisme environnemental : quand l’image devient témoignage
La réalisation de « Ahyini Lyoum », intervient dans un contexte où le besoin d’un journalisme environnemental exigeant se fait de plus en plus pressant.
Un journalisme capable de dépasser le traitement ponctuel des questions climatiques pour documenter les transformations qui affectent concrètement la vie des populations, et mettre en évidence les liens entre phénomènes environnementaux et conséquences sociales et économiques.
Dans cette démarche, la réalisatrice Mabrouka Khedir s’appuie sur son expérience journalistique et son travail de terrain pour proposer une œuvre documentaire qui place les réalités locales au cœur du récit.
L’approche journalistique ne se limite pas ici à transmettre de l’information. Elle repose sur la proximité avec le terrain, l’écoute des personnes, l’observation des transformations et la mise en perspective des réalités quotidiennes avec les enjeux environnementaux et climatiques à plus grande échelle.
L’intérêt de cette expérience réside notamment dans le fait que le film ne considère pas l’environnement comme une thématique indépendante de l’être humain, mais comme le cadre dans lequel se construisent son existence, ses ressources, ses droits et son avenir.
Cette œuvre témoigne également du rôle essentiel que peut jouer le cinéma documentaire dans le renouvellement des formes du journalisme environnemental.
À travers l’image, le son et la narration humaine, le documentaire permet de rendre accessibles au public des problématiques complexes, de les transformer en expériences sensibles et de susciter la compréhension ainsi que l’engagement.
Dans ce cas précis, le film ne prétend pas apporter des réponses toutes faites. Il ouvre des pistes de réflexion, pose des questions et invite le spectateur à s’interroger sur les causes de la crise, ses conséquences et la responsabilité des différents acteurs dans sa prise en charge.
Une production dans le cadre du projet PRESTo : un partenariat au service des enjeux environnementaux
Le documentaire « Ahyini Lyoum », a été réalisé par Mabrouka Khedir et produit par CEFA Tunisie, dans le cadre du projet PRESTo, avec le cofinancement de l’Agence italienne pour la coopération au développement (AICS).
Cette initiative s’inscrit dans une dynamique visant à mettre en lumière les défis environnementaux et climatiques auxquels sont confrontées les communautés locales, tout en donnant une visibilité aux expériences humaines qui témoignent des effets de ces transformations sur les territoires, les populations et leurs moyens de subsistance.
Le choix du documentaire comme moyen d’expression souligne l’importance de la production audiovisuelle dans la sensibilisation aux enjeux environnementaux, la documentation des réalités de terrain et le renforcement du dialogue autour du développement durable et de la capacité des communautés à s’adapter au changement climatique.
Une question ouverte sur l’avenir de l’eau en Tunisie
Au terme du voyage auquel nous convie le film, le spectateur ne reste pas seulement face aux images de la sécheresse. Il est confronté à une question plus vaste et plus urgente : combien de temps l’être humain peut-il résister lorsque l’eau vient à disparaître ?
Cette interrogation ne concerne pas uniquement les agriculteurs ou les régions rurales. Elle engage l’avenir de toute la société.
La sécurité hydrique n’est pas une question sectorielle, ni la responsabilité d’une seule institution. Elle constitue l’une des conditions fondamentales de la continuité de la vie, du développement et de la stabilité.
Cette réalité impose de repenser la gestion des ressources en eau, de renforcer les pratiques de sobriété hydrique, de protéger les écosystèmes et de développer des politiques d’adaptation au changement climatique, tout en garantissant la participation des communautés locales à l’élaboration des solutions qui engagent leur avenir.
Elle souligne également la nécessité de renforcer le rôle des médias et du cinéma documentaire afin de maintenir ces enjeux au cœur du débat public, loin des traitements conjoncturels qui ne s’intéressent à la question de l’eau qu’en période de sécheresse ou de crise.
Car l’eau n’est pas simplement une ressource que nous consommons. Elle est le fondement de la vie humaine, de la continuité des écosystèmes et de la capacité des générations futures à vivre dans la dignité.
« Ahyini Lyoum » n’est pas seulement un film sur une terre assoiffée et des ressources en eau qui s’épuisent. C’est un témoignage visuel et humain sur une époque où le rapport entre l’être humain et la nature est profondément bouleversé. C’est aussi un appel à réfléchir à un destin commun qui nous concerne toutes et tous.
Un film qui nous invite à ressentir, à comprendre et à questionner, avant que la question de l’eau ne devienne celle de la possibilité même de vivre.
Le documentaire « Ahyini Lyoum »sera présenté dans le cadre du Human Screen Festival, le mercredi 4 novembre 2026 à 16 h, à la salle de cinéma Le Rio, à Tunis.

