Eau, énergie et modèle de développement : Radiographie d’une souveraineté sous pression
La convergence de la crise hydrique et des défis énergétiques place la Tunisie face à un choix stratégique majeur. Entre une nappe phréatique en sur-exploitation, un réseau électrique sollicité jusqu’à ses limites et une politique de transition énergétique qui suscite de vives controverses techniques, le pays doit concilier urgence sociale et durabilité de ses ressources stratégiques.
Situation hydrique et disponibilité de la ressource
La Tunisie fait face à un stress hydrique majeur caractérisé par une baisse continue de ses disponibilités en eau potable. La dotation moyenne par habitant s’établit aujourd’hui à 420 m³ par an, un niveau nettement inférieur au seuil critique de 1 000 m³ fixé par les normes internationales. Bien que certaines pluies hivernales apportent des répit temporaires, la capacité globale des barrages s’est effondrée à moins de 20 % lors des épisodes de sécheresse prolongée. Cette situation entraîne de fortes tensions sur le terrain, comme le démontrent les 608 signalements citoyens enregistrés en juillet 2026, incluant 549 coupures d’eau non annoncées et 34 mouvements de protestation. La pression se concentre particulièrement sur les régions côtières soumises à une forte densité démographique et touristique, avec 65 alertes à Nabeul, 62 à Monastir, 51 à Mahdia et 49 à Sousse.
Le coût énergétique des solutions palliatives
Pour répondre à ce manque d’eau, le pays recourt de plus en plus à des technologies de dessalement d’eau de mer, dont l’impact énergétique est particulièrement lourd. La station de dessalement de Sfax, d’une capacité initiale de 100 000 m³ par jour pouvant atteindre 200 000 m³, illustre ce transfert de charge : si elle sécurise l’eau potable, elle nécessite des volumes massifs d’électricité et accroît la pression sur le réseau national. De même, la politique de développement de l’hydrogène vert visant 8 millions de tonnes à l’horizon 2050 implique de mobiliser près de 250 millions de mètres cubes d’eau dessalée, ce qui interroge sur la viabilité environnementale et territoriale de ce modèle dans des zones côtières et du Sud déjà fragilisées.
Défis de la transition énergétique et gouvernance
Le secteur de l’électricité et du gaz reste fortement dépendant des facteurs extérieurs, avec un taux de dépendance énergétique global qui dépasse 50 %. Le modèle de transition axé sur les concessions privées pour les centrales photovoltaïques soulevé dans le Centre et le Sud (comme Menzel Habib, El Ksar ou El Mezzouna) suscite des inquiétudes quant à son coût pour la collectivité nationale, notamment en raison de la prolongation des concessions de 20 à 30 ans représentant un impact financier estimé à 800 millions de dinars. Par ailleurs, les infrastructures d’interconnexion régionale comme le projet ELMED (un câble sous-marin de 220 km d’une capacité de 600 MW reliant la Tunisie à l’Italie) posent la question de la priorité entre la satisfaction de la demande locale et l’exportation d’énergie verte vers les marchés extérieurs.
Axes d’une réorientation stratégique
Face à ces défis chiffrés, les experts s’accordent sur la nécessité de réorienter les politiques publiques vers une gestion durable et souveraine. La priorité absolue réside dans la rénovation massive des conduites sous-terraines de la SONEDE afin d’arrêter la perte de plus de 30 % de l’eau produite dans les fuites du réseau. Sur le plan agricole, les recommandations s’orientent vers le soutien aux semences locales peu gourmandes en eau et la primauté accordée à l’agriculture vivrière plutôt qu’aux cultures d’exportation de produits à forte empreinte eau.
Enfin, la préservation du rôle de l’opérateur public STEG et la transparence intégrale des contrats énergétiques apparaissent indispensables pour garantir la sécurité d’approvisionnement du pays et protéger ses ressources.

