ONUDI en Tunisie : l’industrie au service de l’emploi, du climat et de l’innovation
Sous l’impulsion de son Représentant pays, Lassaad Ben Hassine, le bureau tunisien de l’Organisation des Nations Unies pour le développement industriel a fait de 2025 une année charnière : des résultats concrets sur le terrain, et les fondations d’une nouvelle génération de coopération pour 2026-2030.
Un contexte économique en amélioration
L’année 2025 s’est ouverte sur un environnement plus porteur. Selon l’Institut national de la statistique, la croissance du PIB tunisien a atteint 2,5 % en 2025, contre 1,4 % en 2024. Le taux de chômage est revenu à 15,2 % au quatrième trimestre, signe d’une amélioration graduelle du marché du travail. L’inflation annuelle a reculé à 5,3 %, contre 7 % un an plus tôt, tandis que les exportations totales ont atteint 63,7 milliards de dinars.
L’industrie reste l’un des piliers de cette économie. Elle pèse environ 15,7 % du PIB, représente près de 90 % des exportations de marchandises et emploie presque un cinquième de la population active. Industries mécaniques et électriques, composants automobiles, textile-habillement, agroalimentaire, chimie et pharmacie constituent le socle d’un tissu productif tourné vers l’export. La Stratégie industrielle et d’innovation Horizon 2035 en fixe le cap : modernisation, innovation technologique, internationalisation des entreprises, spécialisations à plus forte valeur ajoutée et accélération des transitions numérique et verte.
C’est dans ce paysage que l’ONUDI inscrit son action, adossée à une organisation de dimension mondiale : 173 États Membres, 766 membres du personnel, 1 826 consultants, un réseau de 49 bureaux régionaux et nationaux couvrant 158 pays. En 2025, l’Organisation a livré 335,6 millions de dollars de services de coopération technique et mobilisé 460,2 millions de dollars de contributions volontaires nettes, avec des projets dans 128 pays.
Créer une prospérité partagée : quand l’artisanat devient une industrie
C’est sans doute le volet le plus visible du bilan tunisien. Financé par l’Union européenne et l’Italie, Creative Tunisia vise à renforcer la compétitivité des filières de l’artisanat et du design, en particulier au bénéfice des femmes, des jeunes et des acteurs de la migration. Le programme, doté d’un budget total de 14,5 millions de dollars, a vécu en 2025 une année de transition : clôture des activités de la phase 1 (2020-2025) et lancement de la phase 2.0 de la phase 2 (2025-2028).
Sur le terrain, les chiffres parlent. Plus de 200 artisans ont bénéficié de la modernisation des équipements de tissage de l’alfa à Kasserine, du jonc à Gabès et du tissage du Sahel, avec à la clé gains de productivité et meilleures conditions de travail. Dix entreprises pilotes ont reçu des paquets techniques et financiers complets, dont plus de 30 machines modernes. Côté débouchés, le premier salon professionnel ArtiCréa, coorganisé avec l’Office national de l’artisanat, a attiré plus de 2 000 acheteurs professionnels. Deux unités d’exposition mobiles ont permis de tenir six foires en Tunisie et en Italie, tandis que cinq expositions de design ont mis en avant plus de 50 créateurs tunisiens. Le Design Hub de Kasserine a été inauguré, portant à six le nombre de pôles d’innovation du pays.
Le bilan cumulé du programme fait état de plus de 130 entreprises créées ou modernisées, plus de 3 850 personnes formées, plus de 120 entreprises ayant accédé à de nouveaux marchés, 260 projets incubés et 15 entreprises de la diaspora accompagnées.
Derrière ces statistiques, des trajectoires. Dans le gouvernorat du Kef, Sayda Yaakoubi a fait passer son activité de tissage de laine de l’informel à l’entreprise structurée et encadre aujourd’hui 47 artisanes. À Kasserine, Mariem Helali, ancienne ouvrière du textile, a fondé Touka Création pour faire revivre l’artisanat de l’alfa : atelier de 80 m², cinq machines modernes, collaboration avec trois designers pour une collection présentée dans une galerie réputée. Son entreprise fédère 68 artisanes qui ont généré plus de 300 000 dinars de revenus. À Moknine, Montassar Sassi, 26 ans, a modernisé la poterie familiale créée en 1960 grâce à la cuisson au gaz naturel, lancé 30 nouveaux produits par an, créé plus de 30 emplois et exporte plus de dix conteneurs par an vers les États-Unis, la France, l’Espagne et le Danemark.
Renforcer la compétitivité : terroir, Industrie 4.0 et formation
PAMPAT II : le terroir tunisien à la conquête des marchés
Financé par le Secrétariat d’État suisse à l’économie (SECO), le programme PAMPAT II (3,7 millions de dollars, 2020-2026) s’attaque à un paradoxe : la Tunisie regorge de produits locaux de grande qualité, mais leurs producteurs peinent sur les normes, la marque, la commercialisation et la compétitivité internationale.
En 2025, quatre filières stratégiques ont été consolidées : les dérivés de dattes, la figue de Barbarie, la grenade et la tomate séchée au soleil. Parmi les jalons de l’année, le lancement de la Route touristique de l’huile d’olive Oueslati à Kairouan, la préparation de la Route de l’oranger amer à Nabeul, l’organisation du Concours national des produits du terroir avec l’APIA, la promotion de la mesure de l’empreinte carbone en entreprise, le premier concours Cactus Innov consacré à l’innovation autour de la figue de Barbarie et l’extension du concours ARTITERROIR, qui rapproche design artisanal et produits locaux. Des producteurs accompagnés ont aussi été primés à Genève et ont participé à des salons internationaux, dont Cosmoprof en Italie.
Les résultats cumulés sont notables : 3 832 emplois créés, 180 entreprises accompagnées dans la diversification et la valorisation de leurs produits, une hausse de 189 % des ventes dans les chaînes de valeur soutenues et de 198 % des exportations, 169 produits primés lors du concours national, 15 entreprises certifiées en comptabilité carbone et quatre guides de bonnes pratiques de fabrication.
L’exemple de Fatma Taamallah l’illustre. Fondée en 2022 à Kairouan, sa marque de cosmétiques bio à base d’huile de pépins de figue de Barbarie, Biovalley, a obtenu la certification ISO 22716 grâce au projet, participé à des salons en France, en Italie et en Espagne et bénéficié d’études cliniques confirmant les propriétés anti-âge de l’huile. Elle exporte aujourd’hui vers cinq pays européens, a ouvert un second site de production à Tunis et emploie plus de 85 personnes, en grande majorité des femmes.
Employment4Youth : préparer les ingénieurs de l’industrie intelligente
Soutenu par le ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement (BMZ), Employment4Youth (5,9 millions de dollars, 2022-2026) cible l’employabilité des jeunes à l’ère de l’Industrie 4.0. Deux masters spécialisés, couvrant les secteurs du textile, de la pharmacie et de l’agroalimentaire, ont été accrédités et lancés à l’École nationale d’ingénieurs de Tunis (ENIT-ENSIT) et à l’École nationale d’ingénieurs de Monastir (ENIM). Un portail d’emploi dédié, E4YJobs, met en relation jeunes diplômés et entreprises, et trois publications stratégiques ont été produites pour nourrir les politiques publiques.
Le projet revendique plus de 140 étudiants inscrits, plus de 170 étudiants et diplômés formés, plus de 300 formateurs et personnels universitaires renforcés, 120 entreprises accompagnées par des diagnostics de maturité numérique et des feuilles de route (dont 20 % dirigées par des femmes), et 20 start-up soutenues et exposées à l’international, dont dix assistées dans leur levée de fonds. Dix d’entre elles ont représenté la Tunisie à la Hannover Messe, en Allemagne, sous la houlette du ministre de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie. Un nouveau laboratoire Industrie 4.0 a par ailleurs vu le jour au centre de formation professionnelle de Sakiet Ezzit, à Sfax.
Parmi les bénéficiaires, Houbeb Belhaj, étudiante du master Industrie 4.0 à l’ENSIT, a acquis des compétences en fabrication numérique et en gestion de la chaîne d’approvisionnement, et Abed Bechiri, fondateur de BQube ITs, a développé QMES, une solution numérique de gestion de la qualité et de la conformité industrielles, validée sur les marchés local et international.
Tunisie Professionnelle : refonder la formation
Lancé en 2025 pour la période 2025-2028 avec la Coopération italienne (6,5 millions d’euros) et le ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle, Tunisie Professionnelle a surtout posé ses fondations cette année : mise en place d’un comité de pilotage et de comités techniques sectoriels, diagnostics techniques des travaux de réhabilitation dans les centres pilotes, refonte complète des curricula en installation et maintenance d’ascenseurs et en conduite d’engins lourds avec le CENAFFIF, et diagnostic genre et inclusion révélant les freins structurels à la participation des femmes. Quatre centres de formation clés et une unité d’hébergement doivent être modernisés.
Les voix de la formation donnent le ton. Ahlem Dachraoui, formatrice en mécanique des engins lourds au centre de Mornaguia, plaide pour un environnement inclusif où la mécanique est affaire de passion et de discipline plutôt que de genre. Yassmine Chargui, technicienne supérieure diplômée du centre Ibn Sina, raconte comment la formation professionnelle a transformé le doute en confiance et en perspectives.
Réussir la transition verte de l’industrie
Protocole de Montréal : refroidir sans dérégler le climat
Avec 6,2 millions de dollars du Fonds multilatéral pour l’application du Protocole de Montréal, le programme accompagne la Tunisie dans l’élimination des substances appauvrissant la couche d’ozone et la transition vers des technologies de froid à faible impact climatique. Les projets de conversion industrielle ont permis d’éliminer 67 tonnes métriques de HCFC-141b, soit environ 48 600 tonnes d’équivalent CO₂ évitées. Sept fabricants de climatiseurs domestiques ont engagé leur conversion vers des fluides à faible potentiel de réchauffement, cinq centres de formation professionnelle et dix ateliers techniques ont été équipés, et plus de 600 techniciens, 141 formateurs en froid et climatisation et 256 douaniers ont été formés et certifiés. L’approbation d’un projet pilote de 1,34 million de dollars pour des solutions de refroidissement à haute efficacité énergétique prolonge cet élan.
Deux entreprises incarnent ce changement. Mont Blanc Électroménager, dont la capacité de production dépasse 150 000 appareils par an, a mené une conversion complète de son usine avec l’ONUDI et l’ANPE, impliquant investissements lourds, équipements de moussage à faible potentiel de réchauffement et reconversion du personnel. Elle produit désormais des appareils respectueux du climat pour le marché local et l’exportation vers l’Afrique et le Moyen-Orient. SO.F.A.P, fabricant de dispositifs médicaux stériles, a éliminé le HCFC-141b de son procédé de siliconage des seringues et des aiguilles, tout en préservant ses certifications ISO 13485. Détail remarquable : 90 % des postes clés d’ingénierie et d’encadrement y sont tenus par des femmes.
E-Mobility : l’électrique prend la route
Financé par le Fonds pour l’environnement mondial (1,8 million de dollars, 2023-2027) et mené avec l’Agence nationale pour la maîtrise de l’énergie (ANME), le projet E-Mobility a progressé en 2025 sur la Stratégie et la feuille de route nationales de mobilité électrique, avec évaluations techniques, consultations et identification des priorités réglementaires, institutionnelles et d’investissement. Les démonstrations prévues à Bizerte, Sfax et Djerba (véhicules électriques, bornes de recharge, intégration des énergies renouvelables) ont été préparées, et une évaluation indépendante à mi-parcours a été conduite en mai 2025.
Green Forward Industry : l’économie circulaire dans l’automobile et l’électronique
Financé par l’Union européenne (12 millions d’euros pour ce programme régional, 2024-2028), Green Forward Industry a été lancé officiellement en Tunisie en octobre 2025. Il cible l’économie circulaire dans les chaînes de valeur automobile, électrique et électronique, un secteur qui compte environ 300 entreprises et 120 000 emplois. La cartographie sectorielle des opportunités (efficacité des ressources, récupération des matériaux, recyclage, remise à neuf) a été engagée. À terme, le projet vise 50 PME accompagnées, 4 millions d’euros d’investissements verts mobilisés et un meilleur accès au financement vert pour au moins 20 % des PME participantes. Pour le directeur général du CETIME, Noureddine Guizani, les exigences liées à l’eau et au carbone deviennent de véritables barrières à l’export : le projet doit les traduire en actions concrètes au niveau des entreprises.
Une diplomatie industrielle discrète mais active
Au-delà des projets, le bureau a multiplié les occasions de faire exister l’industrie dans le débat public et au sein du système onusien : participation aux célébrations du 80e anniversaire de l’ONU à l’Académie diplomatique internationale de Tunis, le 25 octobre 2025, et échanges avec des étudiants de l’ENA, aux côtés d’experts et de bénéficiaires, à l’occasion de la Journée de l’industrialisation de l’Afrique en novembre. Cette présence nourrit la mission du bureau, qui est d’aligner les activités de l’ONUDI sur les priorités nationales, d’identifier des opportunités de coopération technique et de mobilisation de ressources, et de contribuer aux initiatives de l’équipe de pays des Nations Unies, y compris la coopération Sud-Sud et triangulaire.
Un homme, un bureau, une feuille de route
À Tunis, Lassaad Ben Hassine pilote la présence de l’ONUDI en Tunisie. En sa qualité de Représentant pays, il est l’interlocuteur des ministères, des bailleurs de fonds, du secteur privé et du système des Nations Unies. Son rôle : faire dialoguer l’expertise mondiale d’une agence spécialisée de l’ONU avec les priorités industrielles d’un pays de douze millions d’habitants.
Dans l’avant-propos du rapport d’activité 2025, il résume l’année en une idée : renforcer un partenariat de longue date avec la Tunisie pour l’aider à bâtir une économie industrielle plus compétitive, plus innovante, plus inclusive et plus durable, tout en soutenant la création d’emplois de qualité, la résilience et la prospérité. Son approche, écrit-il en substance, repose sur un travail main dans la main avec le gouvernement, les partenaires au développement, les institutions financières, le secteur privé, le monde académique et l’équipe de pays des Nations Unies, avec pour boussole des résultats mesurables.
Le bilan qu’il présente est celui d’un bureau qui a joué sur plusieurs tableaux à la fois : des programmes de terrain qui changent la vie d’artisans, d’entrepreneurs et d’étudiants, et un travail de fond, moins visible mais stratégique, sur l’architecture de la coopération à venir.
2026 : le pari du Programme de partenariat pays
Le jalon stratégique de l’année, Lassaad Ben Hassine le souligne dans son avant-propos, est le lancement de la formulation du Programme de partenariat pays (PCP) 2026-2030 pour la Tunisie. Initié à la demande du gouvernement et conduit sous l’égide du ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie, ce processus a réuni ministères, agences publiques, secteur privé, universités, partenaires au développement, institutions financières internationales et équipe de pays des Nations Unies.
Ancré dans le Plan national de développement 2026-2030 et la Stratégie industrielle Horizon 2035, le PCP s’articule autour de cinq composantes : l’appui aux MPME, la transition numérique et l’innovation, l’énergie et la réduction des émissions de carbone, l’économie circulaire et l’entrepreneuriat vert, et le développement des compétences, la formation et l’entrepreneuriat. Trois leviers transversaux les soutiennent : les statistiques industrielles et l’intelligence économique, la coopération industrielle Sud-Sud et triangulaire, et l’appui à l’investissement industriel et au renforcement des capacités institutionnelles.
Le PCP a aussi permis de dessiner un portefeuille de futures interventions qui s’appuie sur les réussites de Creative Tunisia, PAMPAT, Employment4Youth, du programme Protocole de Montréal, de Green Forward Industry et de Tunisie Professionnelle. Parmi les axes prioritaires : accélérer la transformation numérique et verte des industries, renforcer les clusters et les chaînes de valeur, valoriser les produits du terroir, soutenir les écosystèmes d’innovation, améliorer les compétences industrielles, faire progresser l’infrastructure qualité, promouvoir l’économie circulaire et faciliter l’investissement industriel.
En parallèle, l’ONUDI a contribué tout au long de 2025 aux travaux d’analyse et aux consultations interagences menant au nouveau Cadre de coopération des Nations Unies pour le développement durable (UNSDCF) 2027-2031, plaidant pour une meilleure intégration de l’industrie comme moteur de croissance inclusive, d’emploi, d’action climatique et d’innovation.
Ce que le bilan dit de la méthode
Le rapport 2025 lisse parfois les contrastes : nombre de chiffres sont des résultats cumulés depuis le démarrage des programmes plutôt que des performances strictement annuelles, et plusieurs projets, comme Tunisie Professionnelle ou Green Forward Industry, n’en sont qu’à leurs premières étapes. Mais il dessine une méthode cohérente, que Lassaad Ben Hassine résume dans la formule qui clôt son avant-propos : traduire des priorités stratégiques partagées en investissement industriel, en opportunités économiques et en impact durable pour le développement.
À l’heure où la Tunisie cherche à consolider une reprise encore fragile, l’ONUDI mise sur une conviction simple : l’industrie, quand elle est pensée comme un levier d’inclusion, de compétences et de transition écologique, peut produire des emplois, des revenus et de la résilience. Les artisanes de Kasserine, les producteurs de Kairouan, les étudiants de Monastir et les ouvriers des usines reconverties en sont, en 2025, les premiers témoins.
Source : UNIDO Tunisia, Rapport d’activité annuel 2025

