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Médicaments en Tunisie : hausses jusqu’à 556%, une révision tarifaire opaque qui plonge patients et pharmaciens dans le flou

C’est une révision tarifaire qui devait passer inaperçue, et qui a finalement éclaté au grand jour une semaine plus tard. Le 24 juillet 2026, la Pharmacie centrale de Tunisie (PCT) publiait la circulaire n°30/2026, fixant les nouveaux prix de 306 médicaments à usage humain, avec une entrée en vigueur immédiate. Dans les faits, l’information est restée confidentielle, noyée dans une liste de prix bruts, sans aucune référence aux anciens tarifs. Il aura fallu attendre le travail de comparaison de la plateforme Rassd, le 2 août, pour que l’ampleur des hausses – parfois vertigineuses – soit révélée au grand public.

Des hausses qui dépassent les 500 %

Le travail de Rassd a mis en lumière dix médicaments enregistrant des augmentations supérieures à 100 %. En tête de cette liste, le Basdene 25 mg, prescrit dans le traitement de l’hyperthyroïdie, voit son prix passer de 0,762 dinar à 5 dinars, soit une flambée de 556,17 %. Le Sintrom 4 mg, anticoagulant essentiel pour de nombreux patients cardiaques, bondit de 1,563 dinar à 5 dinars (+219,9 %). Le Cortef 10 mg, utilisé dans l’insuffisance surrénalienne, passe de 6,401 dinars à 20 dinars (+212,45 %).

D’autres spécialités suivent la même trajectoire : la Digoxine augmente de 187,52 %, le Ster-Dex de 142,95 %, le Levothyrox 50 µg de 136,52 %, tandis que le Taver, la Rifocine et le Diamox affichent respectivement des hausses de 122,32 % et 120,07 %. Le Levothyrox 25 µg clôt cette sélection avec une augmentation de 105,13 %.

Ces chiffres, bien que spectaculaires, ne reflètent pas l’ensemble des 306 références. Rassd a concentré son analyse sur les variations les plus marquantes. L’augmentation moyenne de l’ensemble de la grille n’a pas été communiquée.

Un alignement sur des prix ronds

L’examen de la liste complète révèle une logique comptable : 34 médicaments sont désormais fixés à 5 dinars, et 18 autres à 10 dinars. Soit 52 spécialités sur 306, près de 17 % du total, qui aboutissent à ces deux tarifs. Cette standardisation explique en partie les hausses à trois chiffres : des produits vendus auparavant à un ou deux dinars ont été mécaniquement rehaussés à 5 ou 10 dinars.

La circulaire ne concerne pas exclusivement des traitements vitaux. Elle mélange des médicaments contre les troubles thyroïdiens, le diabète, les maladies cardiovasculaires, mais aussi des vitamines, des produits homéopathiques, des pommades et des articles de confort. Toutefois, plusieurs des hausses les plus fortes touchent des traitements chroniques que les patients ne peuvent interrompre sans risque.

Une révision annuelle, mais une méthode différente

Cette révision survient un an après celle du 18 juillet 2025, qui avait concerné plus de 280 médicaments importés. À l’époque, la vice-présidente du Syndicat tunisien des propriétaires de pharmacies privées (Spot), Molka El Moudir, avait précisé lors de son intervention médiatique, que 60 % des spécialités concernées avaient augmenté, et 40 % baissé, mais qu’aucun médicament vital ni traitement lourd n’était touché. Un an plus tard, la nouvelle grille frappe des traitements contre les maladies chroniques, avec des variations bien plus brutales.

Le Spot dénonce son exclusion

Dès le 24 juillet, le Spot a réagi, affirmant n’avoir été ni informé ni associé à l’élaboration de cette grille. Le syndicat précise être écarté depuis près d’un an de la Commission d’achat des médicaments et de l’Observatoire du médicament, ne participant qu’exceptionnellement à leurs travaux. Il réclame une méthode transparente, prenant en compte les coûts des matières premières, les taux de change et les marges des acteurs.

Surtout, le Spot livre une information clé : certaines hausses résultent d’une réduction du soutien financier accordé par la Pharmacie centrale à certains produits. En clair, une partie de la charge supportée par la PCT est désormais transférée au consommateur. Mais ni l’ampleur de ce désengagement, ni les critères employés n’ont été dévoilés.

Une réforme d’urgence, sans stratégie

L’ONG Alert a apporté une analyse nuancée. Elle reconnaît que le maintien de médicaments importés à quelques centaines de millimes n’était plus viable, compte tenu de l’évolution des coûts internationaux et des charges supportées par la PCT. Mais elle déplore une réforme dictée par l’urgence financière, sans stratégie annoncée, sans mesures d’accompagnement, ni communication responsable.

L’économiste Ridha Chkoundali met en garde contre l’effet cumulatif des hausses. Pour un retraité ou un malade chronique, quelques dinars supplémentaires sur une boîte peuvent sembler anecdotiques, mais ils deviennent une charge mensuelle lourde lorsqu’ils s’accumulent sur plusieurs traitements. Il souligne également que les difficultés de la PCT pourraient affecter ses capacités d’importation et, à terme, la disponibilité des médicaments.

Des prix toujours inférieurs à ceux de la France, mais un pouvoir d’achat différent

Comparés aux tarifs français, les nouveaux prix tunisiens restent, en valeur absolue, plus bas. Le Basdene 25 mg, en boîte de 50 comprimés, est vendu 5 dinars en Tunisie contre 3,94 euros (environ 13,3 dinars) en France. Le Sintrom 4 mg, conditionné en boîte de 20 comprimés en Tunisie, revient à 250 millimes le comprimé, contre l’équivalent de 337 millimes en France pour une boîte de 30.

Mais cette comparaison bute sur une réalité : les revenus, les salaires et le pouvoir d’achat tunisiens sont sans commune mesure avec ceux de la France. Un médicament moins cher en dinars peut représenter un effort bien plus lourd dans le budget d’un ménage tunisien.

Le malade, variable d’ajustement

Le médicament n’est pas un bien de consommation ordinaire. Le patient atteint d’une maladie chronique ne peut ni différer son achat, ni réduire sa consommation, ni y renoncer sans mettre sa santé en danger. Rééquilibrer les finances de la Pharmacie centrale est nécessaire, mais une correction comptable qui se traduirait par des interruptions de traitement ou des renoncements aux soins serait un échec. L’économie réalisée aujourd’hui pourrait demain se payer en complications médicales plus graves et plus coûteuses.

Le véritable indicateur de cette réforme ne sera ni le nombre de médicaments révisés, ni le pourcentage spectaculaire des hausses, mais la capacité des patients à poursuivre leurs traitements. Un médicament reste abordable tant que le malade peut encore l’acheter. Lorsqu’il l’oblige à arbitrer entre se soigner et subvenir à ses besoins essentiels, son prix devient socialement exorbitant.

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