Le concombre de mer : un « ingénieur » oublié des fonds marins
Imaginez un animal qui ressemble à un légume, se déplace à la vitesse d’une limace, respire parfois par l’anus et nettoie les océans en avalant du sable. Cet être insolite, c’est le concombre de mer, un échinoderme qui, derrière son apparence modeste, cache un rôle écologique majeur et une valeur économique croissante.
Un échinoderme aux fonctions écologiques méconnues
Les concombres de mer « Holothuroidea » sont des invertébrés marins, cousins des étoiles de mer et des oursins. Avec plus de 1500 espèces recensées à travers le monde, dont 57 en Méditerranée, ils colonisent tous les biotopes marins, des eaux les plus superficielles jusqu’aux fosses océaniques les plus profondes. Leur nom, Holothuria, évoque leur corps mou et cylindrique, sans yeux ni cerveau. Leur taille varie de quelques centimètres à plus de trois mètres pour certaines espèces comme Synapta maculata.
Un « bioremédiateur » des fonds marins
Le concombre de mer est un déposivore. Il se nourrit en ingérant le sédiment du fond marin un mélange de sable, de débris organiques, de bactéries et de micro-algues qu’il digère grâce à un système digestif fonctionnant comme un véritable bioréacteur . En rejetant des fèces, il nettoie le sable et recycle les nutriments, jouant un rôle comparable à celui des vers de terre sur la terre ferme . Son action de bioturbation contribue à réduire la charge organique des sédiments et à prévenir l’eutrophisation.
Des études récentes ont mis en lumière son rôle dans le cycle de l’azote. L’analyse du microbiome associé à Holothuria tubulosa révèle la présence de bactéries symbiotiques dans son biofilm et sa sous-cuticule, porteuses de gènes de dénitrification « nirS » et « nosZ » . En transformant les composés azotés, cet animal contribue à la dépollution des zones côtières.
En digérant les sédiments, ils nettoient le sable, filtrent et recyclent les nutriments.
Ce service écosystémique est aujourd’hui menacé par le réchauffement climatique. Une étude publiée dans Marine Environmental Research (2025) montre que des températures dépassant 30 °C affectent le métabolisme et l’efficacité d’assimilation de la matière organique chez « H. tubulosa ». Les vagues de chaleur marines pourraient entraîner une contraction de son aire de répartition, avec des conséquences en cascade sur la dynamique des réseaux trophiques benthiques .
Une ressource alimentaire convoitée
Le concombre de mer est consommable et très prisé, particulièrement dans les pays asiatiques. Environ 80 espèces sont commercialisées, souvent séchées sous le nom de « bêche-de-mer » ou « trepang ». En 2025, une étude a démontré la haute valeur nutritionnelle de deux espèces méditerranéennes, « Holothuria polii » et « H. tubulosa ». Leur teneur en protéines atteint 68,5 % sous forme séchée. Leur fraction lipidique, bien que faible (0,3 à 3,9 %), est exceptionnellement riche en acide arachidonique (19,1-30,9 % des AGT) et en acide eicosapentaénoïque (8,5-15,7 %), deux acides gras essentiels aux fonctions cardiovasculaires et cognitives .
Ces profils lipidiques confèrent aux concombres de mer de faibles indices d’athérogénicité et de thrombogénicité, les rendant bénéfiques contre les maladies coronariennes .
En Asie, on leur attribue des vertus thérapeutiques reconnues depuis la dynastie Ming : propriétés anti-inflammatoires, anticancéreuses, antidiabétiques ou antimicrobiennes . Des recherches récentes explorent leur potentiel en médecine régénérative.
L’urgence d’une gestion durable
La surexploitation du concombre de mer est une réalité mondiale. Le nombre de pays exportateurs est passé de 35 en 1996 à 83 en 2011. En Méditerranée, la pêche s’intensifie, souvent sans régulation, menaçant les populations et l’équilibre des écosystèmes benthiques.
Face à ce constat, la recherche explore des solutions d’aquaculture multitrophique intégrée (IMTA), où les concombres de mer sont élevés sous les cages à poissons pour valoriser les déchets organiques et réduire l’impact environnemental des fermes aquacoles. Des essais en Méditerranée ont montré des taux de survie prometteurs, bien que les performances de croissance restent variables selon les espèces et les sites.
Le concombre de mer est bien plus qu’un animal étrange : c’est un pilier de la santé des océans et une ressource précieuse pour l’humanité. Comprendre son écologie et réguler sa pêche sont des impératifs pour préserver à la fois la biodiversité marine et les opportunités économiques qu’il représente.

