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La rose tunisienne face à l’offensive des fleurs importées

À l’heure où les étals des fleuristes tunisiens se parent de couleurs venues des quatre coins du monde, une réalité moins visible se dessine dans les campagnes : celle d’une floriculture locale à la fois ancrée dans un patrimoine millénaire et fragilisé par des défis structurels. Entre les roses de Kairouan, les glaïeuls du Cap Bon et les fleurs coupées importées massivement du Kenya, la Tunisie tente de trouver son équilibre dans un marché mondialisé.

 Les fleurs cultivées localement : une palette diversifiée mais sous-exploitée

La production nationale de fleurs coupées s’articule autour de quelques espèces phares. Selon les données de l’APIA, la rose domine sans conteste le paysage floral tunisien : sur les 18  producteurs recensés, 15 la cultivent. Viennent ensuite le glaïeul, présent chez 7  producteurs, le strelitzia chez 6, et l’œillet chez 4. La production totale pour la campagne 2003/2004 avoisinait les 21 millions de tiges, avec une quinzaine d’espèces recensées : rosier, œillet, anémone, glaïeul, arum, allium, mais aussi renoncule, gypsophile, solidago, tournesol, statice, gerbera, alstroemeria, molucella et lys.

Cette production est aujourd’hui concentrée dans quelques zones géographiques bien identifiées. Le gouvernorat de Kairouan constitue le véritable poumon du secteur, avec près de 370 hectares sur les 380 hectares cultivés à l’échelle nationale. Nabeul, Ariana, Ben Arous, Béja, Sousse et Monastir complètent cette carte florale. La production nationale oscille entre 500 et 540 tonnes par an, un volume modeste au regard du potentiel.

Parmi les spécificités locales, les bigaradiers bouquetiers du Cap Bon occupent une place à part. Ces agrumes, dont les fleurs servent à la production de néroli et d’eau de fleur d’oranger, font l’objet d’une culture spécialisée dans la région de Nabeul. Cette tradition, héritée d’un savoir-faire séculaire, confère à la Tunisie une niche précieuse sur le marché des produits aromatiques. La lavande, sous-arbrisseau aromatique aux fleurs bleu violet, fait également l’objet d’études génétiques approfondies dans les zones arides du pays.

Les fleurs importées : une dépendance croissante

Si la production locale existe, elle ne suffit manifestement pas à répondre à la demande. En 2024, le Kenya s’est imposé comme le premier fournisseur de fleurs coupées fraîches vers la Tunisie, avec près de 495 000 dollars d’exportations pour 128 688 kilogrammes. L’Union européenne suit avec un peu plus de 48 000 dollars, tandis que l’Italie complète ce podium avec près de 46 000 dollars. Les Pays-Bas, pourtant géant mondial de la fleur coupée, n’occupent qu’une place marginale sur ce marché tunisien, avec à peine 1 910 dollars pour 132 kilogrammes.

Cette hiérarchie des importations révèle une réalité plus large : selon une étude du secteur, 85 % de la production de fleurs coupées consommée en Tunisie est importée, en provenance principalement de Hollande, du Kenya, d’Éthiopie et d’Équateur. Le plus grand importateur tunisien de fleurs coupées, fondé en 2008, s’approvisionne ainsi auprès d’un réseau mondial incluant le Kenya, les Pays-Bas, l’Équateur, l’Éthiopie et la Colombie.

Cette dépendance s’explique par plusieurs facteurs. Les fleurs importées, notamment les roses kényanes, bénéficient de conditions climatiques optimales et de coûts de production compétitifs. Elles offrent également une régularité d’approvisionnement que la production locale, soumise aux aléas saisonniers, peine à garantir. La rose locale, pourtant prisée pour sa qualité  en particulier les variétés « Rosa damascena » et « Rosa centifolia », voit sa production limitée par des contraintes techniques et structurelles.

Caractéristiques et défis de la filière locale

La production de roses sous serre tunisienne a fait l’objet d’études scientifiques approfondies. Une recherche menée dans la région de Sousse  » INFLUENCE OF DOUBLE PROTECTION ON PEPPER CULTIVATION UNDER GREENHOUSES IN GAFSA (SOUTH-WEST OF TUNISIA) » a démontré que la culture sous tunnel plastique sans chauffage est possible, mais que la production hivernale demeure faible, la qualité modérée, et l’exploitation affaiblit la plante. L’utilisation de systèmes de chauffage permettrait d’améliorer rendement et qualité, mais représenterait un coût énergétique significatif.

Le secteur fait face à un paradoxe structurel : malgré une valeur ajoutée potentiellement élevée, il reste fragmenté et sous-capitalisé. Sur les dix-huit producteurs recensés, onze exploitent moins d’un hectare, cinq entre un et cinq hectares, et seulement trois dépassent les cinq hectares. La production est ainsi assurée à 65,5 % par deux producteurs principaux, tandis que seize autres se partagent les 34,5 % restants.

La force économique réelle de la floriculture tunisienne réside moins dans la vente de fleurs fraîches que dans leur transformation. La rose, produit périssable par excellence, est convertie en eau de rose, huiles essentielles et rose séchée — des produits à haute valeur ajoutée, stockables et exportables. L’huile de rose, en particulier, figure parmi les huiles essentielles les plus chères au monde, utilisée dans la parfumerie de luxe.

Pourtant, cette filière de transformation demeure artisanale. Le processus de distillation, traditionnel ou moderne, repose sur des techniques dont l’efficacité varie considérablement selon le niveau technologique utilisé. La modernisation de ces équipements constituerait un levier majeur pour accroître la compétitivité du secteur sur les marchés internationaux.

Vers une reconquête ?

Alors que la Tunisie cherche à développer ses exportations de fleurs vers l’Union européenne, portée par un savoir-faire reconnu, la question de la souveraineté florale se pose avec acuité. Le potentiel existe : des variétés locales de qualité, des terroirs adaptés, une tradition aromatique millénaire. Mais les défis à savoir la fragmentation, le sous-investissement et la concurrence des fleurs importées à bas coût demeurent considérables.

Dans un contexte mondial où la demande en produits naturels et aromatiques ne cesse de croître, la Tunisie dispose d’atouts indéniables. Reste à savoir si la filière saura se structurer pour transformer ce potentiel en richesse durable, ou si les bouquets continueront de traverser les mers avant d’orner les tables tunisiennes.

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