High Tech

Harcèlement en caméra cachée : le grand flop de la modération de Meta

Mi-juillet, Adam Mosseri, le patron d’Instagram, s’engageait fermement à bannir les vidéos de harcèlement tournées à l’aide des lunettes connectées Ray-Ban Meta. Un mois plus tard, force est de constater que la réalité du terrain ne colle pas à l’annonce officielle. Des dizaines de séquences litigieuses, accessibles sur des comptes vérifiés, subsistent en ligne, et leur retrait reste conditionné à des signalements individuels, sans véritable nettoyage systématique

Lancées en 2021, les lunettes connectées Ray-Ban Meta intègrent une caméra miniature dans leur monture, un atout technologique qui a séduit un large public. Leur succès commercial ne se dément pas : après avoir dépassé le million d’unités écoulées en 2024, les ventes ont atteint 7 millions en 2025, soit plus du triple de l’année précédente. Meta domine désormais le marché des lunettes intelligentes.

Mais ce succès s’accompagne d’un dérive préoccupante. Sur Instagram et TikTok, une tendance virale consiste à filmer à leur insu des passantes, des caissières ou des employés de service, avec des répliques de drague préparées ou des « pranks » volontairement intrusifs. La caméra, dissimulée dans la monture, transforme ces interactions en contenus spectaculaires, souvent diffusés sur des comptes suivis par des milliers d’abonnés.

Face à ces pratiques, Adam Mosseri avait indiqué, mi-juillet, qu’Instagram prendrait des mesures fermes. Pourtant, l’enquête menée par un journaliste de Business Insider révèle un bilan contrasté. Après transmission d’une liste de plus de vingt vidéos issues de comptes différents, Meta a supprimé neuf d’entre elles, dont une du créateur Colin Allen (@thatiscolin) où il interpellait une femme sur un trottoir avec la réplique : « Tu es un code secret ? Parce que j’essaie de te déchiffrer ». D’autres séquences du même utilisateur, réalisées selon la même technique, restent toutefois accessibles.

Tracy Clayton, porte-parole de Meta, a précisé que des milliers de contenus avaient déjà été retirés et plusieurs comptes suspendus, conformément aux standards communautaires sur le harcèlement. Les termes de recherche associés à ce type de vidéos, comme « rizz » ou « cold approach », ont par ailleurs été bloqués. Mais la mise en œuvre de ces règles semble parfois chaotique : deux comptes de sites de drague, d’abord désactivés, ont vu l’un d’eux réactivé quelques jours plus tard, avant d’être à nouveau suspendu après un nouveau signalement, Meta évoquant une « erreur ».

Les autres plateformes sociales n’échappent pas à la question. Sollicitées sur des listes similaires, TikTok a retiré deux vidéos sur quatre pour harcèlement, tandis que YouTube a procédé à plusieurs suppressions et exclu une chaîne de son programme de monétisation.

En France, la CNIL a également alerté sur les risques pour la vie privée. Dans un plan d’action publié au printemps, elle cite une enquête réalisée du 22 au 29 janvier auprès de 2 128 personnes représentatives de la population majeure, dont 67 % considèrent les lunettes connectées comme une menace réelle pour leur vie privée. La Commission rappelle que l’article 9 du Code civil protège la vie privée en tous lieux, et que l’article 226-1 du Code pénal punit d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende le fait de filmer une personne sans son consentement dans un espace privé. Toutefois, ces dispositions ne couvrent pas la voie publique, où sont tournées la plupart de ces vidéos.

Pour répondre aux critiques, Meta a activé un mécanisme de coupure automatique de la caméra si le voyant lumineux d’enregistrement est trafiqué, même si certains utilisateurs n’hésitent pas à proposer contre rémunération le retrait pur et simple de ce témoin lumineux. Mark Zuckerberg, le fondateur de Meta, qualifie pour sa part ces lunettes de produit électronique grand public à la croissance la plus rapide de l’histoire, en faisant un pilier de sa stratégie sur l’intelligence artificielle.

Mais les spécialistes restent sceptiques. Carolina Are, criminologue numérique à la London School of Economics and Political Science, estime que Meta minimise sa responsabilité et occulte les problèmes systémiques inhérents à son infrastructure. Sarah T. Roberts, directrice de faculté et cofondatrice du Centre d’études critiques sur Internet de l’UCLA, renchérit : « Ce n’est pas comme s’ils avaient lancé ces plateformes hier. Ce n’est pas comme s’ils n’avaient pas vingt ans d’expérience pour comprendre à quel point les gens peuvent se comporter de façon dépravée quand l’occasion leur en est donnée. »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *