Tunisair : des revenus en hausse mais des pertes qui se creusent, l’exercice 2023 sous le signe du paradoxe
Le 29 mai 2026, lors de l’Assemblée générale annuelle, la direction de Tunisair a présenté son rapport d’activité pour l’exercice 2023. Les résultats dessinent une compagnie à deux visages : d’un côté, une reprise commerciale soutenue par le rebond touristique ; de l’autre, des comptes alourdis par des charges opérationnelles et financières en forte progression. Retour sur une année de transition contrastée.
L’année 2023 restera marquée par un net déséquilibre entre dynamique commerciale et fragilité structurelle pour la compagnie nationale tunisienne. Portée par la normalisation du trafic aérien mondial après la crise sanitaire et par l’exceptionnel essor du tourisme local, Tunisair a transporté près de 2,5 millions de voyageurs. Mais cette embellie s’est heurtée à des difficultés persistantes : pannes techniques récurrentes, explosion des coûts de location d’appareils et détérioration des comptes.
Un trafic dopé par l’attractivité touristique de la Tunisie
Alors que le trafic aérien mondial a retrouvé 94,1 % de son niveau d’avant-crise (données IATA), la Tunisie a profité en 2023 d’un regain d’attractivité. Les entées touristiques ont bondi de 46 %, atteignant 9,4 millions de visiteurs, portées par les ressortissants maghrébins (5,38 millions d’entrées, dont +145 % pour le seul marché algérien) et par le retour des marchés européens traditionnels (+42 %).
Dans ce contexte favorable, Tunisair a augmenté son offre de sièges de 17 %, à 3,4 millions. Le trafic passagers a suivi, progressant de 14 % pour totaliser exactement 2 474 766 passagers, contre 2 170 634 en 2022. Le segment régulier représente 99 % du volume total.
L’Europe reste la zone dominante, avec 72 % du trafic global, soit 1,77 million de passagers (+14 %). La France demeure le premier marché, avec plus de 1,12 million de voyageurs. Les liaisons vers Montréal affichent la plus forte croissance (+39 %).
Une perte de parts de marché et un taux de ponctualité en baisse
Malgré ces bons chiffres, la compagnie publique a vu sa part de marché nationale reculer de 26,4 % en 2022 à 23,4 % en 2023, soit une perte de trois points. La direction explique ce repli par des problèmes techniques ayant entraîné des annulations de vols, ainsi que par la concurrence agressive de nouvelles compagnies aériennes pendant la haute saison estivale.
Le taux de régularité des vols s’est dégradé à 38 % contre 41 % en 2022. Les retards supérieurs à une heure ont bondi de cinq points pour atteindre 31 % des vols, avec un retard moyen de 1 heure et 38 minutes.
Le coefficient de remplissage global a également fléchi de 1,8 point à 72,7 %, en raison notamment d’une hausse des vols effectués à vide en fin d’année, ce qui a dégradé la consommation moyenne de carburant à 10,94 litres par passager aux 100 kilomètres.
Renouvellement de flotte : un recours coûteux au leasing
Pour remédier à ses fragilités techniques, Tunisair a poursuivi le rajeunissement de sa flotte. Au 31 décembre 2023, celle-ci comptait 19 appareils opérationnels (sur 31 inscrits), avec un âge moyen de 10 ans et 8 mois. Les derniers Boeing 737-600 ont été retirés, tandis que cinq Airbus A320neo (via des contrats de sell and leaseback) et quatre Airbus A320ceo (en dry lease) ont été intégrés.
Ces nouveaux appareils ont permis d’augmenter les heures de vol de 21 % (53 138 HDV), mais leur mode de financement alourdit la structure des coûts. Les loyers d’avions ont explosé, passant de 50,2 millions de dinars en 2022 à 162,7 millions en 2023, soit un surcoût de 112,5 millions de dinars. À cela s’ajoute un recours accru aux affrètements pour les pointes estivales.
Un chiffre d’affaires record mais étouffé par les charges
Les produits d’exploitation ont progressé de 20 % pour atteindre 1 649,3 millions de dinars, portés par les revenus du transport de passagers (1 544,8 millions de dinars, +21 %). La recette moyenne par passager sur les vols réguliers s’est légèrement améliorée à 495 dinars.
Cependant, cette performance a été annulée par une hausse de 19 % des charges d’exploitation, à 1 833,3 millions de dinars. Outre les loyers d’avions, les redevances aéronautiques ont augmenté de 21 % (463,0 MD) et les dépenses d’assistance aux avions de 34 % (293,1 MD).
Seule note positive : la baisse du prix du kérosène (de 3 728 à 3 175 dinars la tonne) a stabilisé la facture carburant (-1,5 MD), malgré une hausse de 21 % des volumes consommés.
Les charges de personnel ont progressé de 10 % à 240,5 millions de dinars, en raison des augmentations salariales légales, bien que les effectifs aient diminué de 3 % (passant de 3 193 à 3 107 salariés), sous l’effet de 131 départs à la retraite et de la réorganisation des représentations à l’étranger.
Des charges hors exploitation qui plombent le résultat net
Le résultat d’exploitation s’établit ainsi à -183,95 millions de dinars (contre -161,78 millions en 2022). Mais le coup le plus dur vient des éléments hors exploitation : les charges correspondantes ont bondi de 70 % à 115,3 millions de dinars, sous l’effet du doublement des charges financières nettes, passées de 58,5 millions à 113,6 millions de dinars, reflétant le poids de la dette et des coûts de financement.
Au final, l’exercice 2023 se solde par une perte nette de 282,7 millions de dinars, contre 228,9 millions un an plus tôt, soit un creusement du déficit de près de 54 millions de dinars. Un résultat qui souligne l’urgence d’une refonte profonde du modèle économique du fleuron aérien tunisien.

