Economie

720 millions de dollars de tissus turcs : la facture textile alourdit le déficit tunisien 

Les exportations turques vers la Tunisie ont franchi un nouveau palier sur les sept premiers mois de 2026, atteignant 720 millions de dollars, soit une hausse de 9,9 % par rapport à la même période de l’année précédente. Un chiffre publié par l’Assemblée des exportateurs turcs (TİM) et compilé par l’agence Anadolu, qui confirme la montée en puissance des flux commerciaux d’Ankara vers le continent africain.

Mais dans le cas tunisien, cette progression interroge : une large part des produits exportés par la Turquie concerne des secteurs où la Tunisie est elle-même un acteur majeur, à commencer par le textile.

Juillet en demi-teinte

Sur le seul mois de juillet, les ventes turques vers la Tunisie ont atteint environ 101 millions de dollars, en repli de croissance : +0,3 % sur un an. Une quasi-stagnation qui contraste nettement avec la dynamique observée depuis le début de l’année.

Des tissus turcs pour une industrie tunisienne tournée vers l’Europe

Le détail des échanges éclaire la nature particulière de cette relation commerciale. D’après les données 2024 de l’Observatory of Economic Complexity (OEC), les principaux produits exportés par la Turquie vers la Tunisie sont le coton tissé lourd (76,5 millions de dollars), les voitures (53,2 millions) et d’autres tissus à mailles (38,8 millions).

Deux de ces trois postes relèvent donc directement du textile, un secteur qui constitue l’un des piliers industriels et exportateurs de la Tunisie. Loin d’être anecdotique, la présence turque dans cet approvisionnement est même structurelle : la Turquie fournit 35,6 % des importations tunisiennes de coton et 18,6 % de ses achats de tissus de coton mélangés à des fibres synthétiques ou artificielles, selon des données du ministère turc du Commerce.

Ces importations ne doivent pas être lues uniquement comme une concurrence. Elles sont aussi des intrants pour les entreprises tunisiennes de confection et d’habillement, dont une part importante de la production est destinée au marché européen. L’enjeu pour la Tunisie est double : garantir un approvisionnement compétitif à son industrie locale, tout en renforçant sa capacité à générer davantage de valeur ajoutée sur sa propre chaîne textile.

Des exportations tunisiennes très différentes

Dans l’autre sens, la structure des ventes est radicalement opposée. En 2024, la Tunisie a principalement exporté vers la Turquie du pétrole brut, des engrais mixtes et des tableaux électriques, selon l’OEC. Une composition qui révèle un déséquilibre structurel des échanges.

Un déficit commercial tunisien qui se creuse

Cette poussée des importations en provenance de Turquie intervient dans un contexte de détérioration de la balance commerciale tunisienne. Selon l’Institut national de la statistique (INS), le déficit commercial a atteint 14,958 milliards de dinars sur les sept premiers mois de 2026, contre 11,904 milliards un an plus tôt. Le taux de couverture des importations par les exportations est tombé à 73,1 %.

Dans ce tableau, la Turquie figure parmi les fournisseurs dont les ventes augmentent le plus : les importations tunisiennes en provenance d’Ankara ont progressé de 10 % sur la période, selon l’INS. Mais cette hausse n’explique pas à elle seule le creusement du déficit, largement alimenté par la facture énergétique, qui reste le principal poste déficitaire du pays.

La Tunisie, un marché secondaire en Afrique du Nord

Comparée aux autres débouchés turcs en Afrique du Nord, la Tunisie pèse relativement peu. Sur les sept premiers mois de 2026, le Maroc a importé pour 2,43 milliards de dollars de produits turcs (+11,7 %), l’Égypte 2,3 milliards (+26,1 %), la Libye 1,59 milliard (+2,3 %) et l’Algérie 1,09 milliard (-18,8 %).

Avec un peu plus de 720 millions de dollars, la Tunisie arrive donc en queue de peloton des marchés nord-africains pour les exportateurs turcs.

L’Afrique, un débouché en croissance mais encore marginal pour Ankara

À l’échelle continentale, les exportations turques vers l’Afrique ont totalisé 13,3 milliards de dollars entre janvier et juillet 2026, en progression de 12,6 %. En juillet, elles ont atteint 2,3 milliards, soit une hausse de 16,3 % sur un an.

Mais ce dynamisme reste à relativiser : sur un total des exportations turques de 25,6 milliards de dollars en juillet, l’Afrique ne représente qu’environ 9 %. Le continent est un relais de croissance, pas encore le cœur du commerce extérieur turc.

Trois moteurs, et un avenir industriel

Osman Aksoy, président du Conseil de coordination des conseils d’affaires Turquie-Afrique au sein du DEİK, identifie trois leviers à cette progression : la logistique (Turkish Airlines dessert plus de 60 destinations africaines), l’implantation des entreprises turques de construction dans les infrastructures locales, et la diplomatie commerciale active.

Mais pour la Tunisie, l’étape suivante pourrait être plus industrielle. Banu Küçükel, présidente du Conseil d’affaires Turquie-Tunisie du DEİK, évoque des coopérations possibles dans le textile, la sous-traitance automobile, la chimie, les machines, l’énergie et d’autres activités industrielles.

L’organisation turque met en avant des modèles de production commune et d’exportation vers des marchés tiers, combinant la capacité technologique turque avec l’accès privilégié de la Tunisie aux marchés européens et africains.

Une question de valeur ajoutée

Pour le textile, cette complémentarité pourrait se traduire par une articulation entre l’amont turc (tissus, matières premières) et l’aval tunisien (confection, habillement) destiné à l’Europe.

La progression de 9,9 % des exportations turques vers la Tunisie montre que les échanges s’intensifient. Reste à savoir si cette dynamique se traduira par des investissements productifs, des emplois et des transferts de technologie en Tunisie, ou si elle se limitera à une simple augmentation des débouchés pour les producteurs turcs.

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