L’économie tunisienne sous perfusion intérieure : un choix ou une impasse ?
Entre 2011 et 2025, le modèle de financement de l’État tunisien a connu une métamorphose silencieuse mais brutale. Portée par une séquence ininterrompue de chocs sociaux, sanitaires, géopolitiques , la machine budgétaire a dû sans cesse composer avec une équation de plus en plus intenable : soutenir l’activité et amortir la crise sociale, tout en creusant inexorablement le déficit et la dépendance à la dette.
Ce qui devait être une réponse conjoncturelle s’est mué, dans les faits, en un choix de financement lourd de conséquences.
Une bascule historique vers la dette domestique
Signe le plus éloquent de ce réajustement contraint : la part du financement intérieur dans les ressources d’emprunt de l’État est passée de 35,79 % en 2011 à près de 78,1 % à l’horizon 2025. Un renversement presque complet des équilibres antérieurs, où le recours aux marchés extérieurs et aux bailleurs traditionnels prédominait.
Ce repli sur le circuit financier local n’est pas un choix de souveraineté. C’est le produit d’un triple blocage : l’enlisement des négociations avec le FMI, la fermeture virtuelle des marchés obligataires internationaux à la suite de la dégradation de la note souveraine, et l’envolée des primes de risque sur la dette extérieure.
Face à cette asphyxie, le Trésor s’est tourné vers les banques locales, la poste, les investisseurs résidents. Une stratégie qui présente un avantage macro-financier indéniable : elle préserve les réserves de change, la charge de la dette n’étant plus libellée en devises. Mais elle porte en germe une autre forme de fragilité, celle d’un effet d’éviction qui bride désormais le financement de l’économie réelle.
Dette publique : de l’instrument de crise au réflexe structurel
Le poids de l’encours de la dette, rapporté au PIB, traduit cette dérive. Il grimpe de 77,9 % à 80,5 % entre 2020 et 2025, selon les projections budgétaires. Une hausse en apparence modérée, mais qui masque une transformation profonde : la dette n’est plus un simple amortisseur conjoncturel, elle est devenue le principal canal d’ajustement budgétaire.
Les dépenses publiques, longtemps soutenues pour contenir la flambée des prix des hydrocarbures et des matières premières, ou pour maintenir à flot des équilibres sociaux fragiles, n’ont cessé de creuser le déficit primaire. Sans réforme fiscale d’ampleur, sans élargissement significatif de l’assiette, l’impôt ne suit pas. La dette comble le vide.
Crédit à l’économie : un essoufflement discret mais réel
Pendant que l’État absorbe une part croissante de la liquidité bancaire, le crédit aux agents économiques progresse, mais timidement. L’encours total des prêts accordés par le secteur bancaire aux entreprises, professionnels et particuliers est passé de 98,8 à 118,6 milliards de dinars entre 2020 et 2024.
Derrière cette progression en valeur absolue, c’est surtout la répartition qui interpelle. La ventilation entre crédits aux entreprises et crédits aux ménages demeure quasi stable, suggérant que le système bancaire, happé par la demande du Trésor, peine à opérer une réallocation stratégique des ressources vers l’investissement productif.
Un sentier de dépendance aux ramifications multiples
Ainsi, la trajectoire tunisienne depuis 2011 ne se résume pas à une simple accumulation d’emprunts. Elle révèle un glissement progressif mais assumé vers un financement en circuit fermé, où l’État fait office de principal bénéficiaire de l’épargne nationale.
Ce faisant, l’économie tunisienne se trouve prise dans un étau : maintenir un niveau élevé de dépenses sociales et de soutien aux prix, sans pouvoir relancer une croissance autonome ni attirer des capitaux extérieurs longs. Le recours massif au marché intérieur, s’il préserve les réserves de change, ne règle ni le problème de l’inefficience de la dépense publique, ni celui de la soutenabilité à long terme d’une dette dont le service pèse de plus en plus lourd sur un budget déjà exsangue.
La Tunisie emprunte aujourd’hui… à elle-même. Une solution de survie à court terme, dont le prix à moyen terme reste encore à mesurer.

