La Méditerranée peut-elle encore être sauvée ? (Vidéo)
La Méditerranée se meurt, mais elle se bat encore. Patrimoine ancestral de nos civilisations et poumon vital pour des millions d’habitants, elle étouffe sous l’assaut du changement climatique, qui la frappe 20 % plus vite que tout autre océan selon l’UFM. Face à ce diagnostic accablant, les scientifiques tunisiens lancent un cri d’alerte : réchauffement brutal, pollution omniprésente et pression humaine dévastatrice menacent de la transformer en un bassin de crises. Mais dans l’ombre de cette urgence, des lueurs d’espoir s’allument, esquissant les prémices d’une résistance encore fragile.
Un « hot spot » climatique sous tension
Les chiffres donnent le vertige. « On constate une élévation de température d’environ 6 °C sur ses côtes, qu’elles soient nord-méditerranéennes ou sud-méditerranéennes », alerte Monia El Bour, chercheuse sénior à l’Institut National des Sciences et Technologies de la Mer (INSTM). Cette hausse brutale n’est pas qu’une statistique. Elle déchaîne les éléments : hausse du niveau de la mer, intempéries violentes, sécheresses accrues et vagues de chaleur marines dévastatrices.
« Ce réchauffement a un effet très néfaste », poursuit la chercheuse, « sur la migration des espèces, l’invasion d’espèces invasives, les mortalités massives et sur ce que l’on appelle les incendies sous-marins ». Ces derniers, des épisodes de mortalité massive liés à la chaleur, menacent les prairies de posidonies et le coralligène, véritables nurseries et poumons de la Méditerranée.
La double peine : plastique et surpêche
À cette pression climatique s’ajoute le fléau de la pollution plastique. Sana Ben Ismail, chercheuse à l’INSTM, pilote des projets ambitieux pour cartographier cette invasion silencieuse. « Nous centralisons les informations sur les macro déchets, les déchets flottants et les micro plastiques », explique-t-elle. Un travail scientifique crucial, partagé avec pêcheurs et scolaires, qui vise à bâtir une base de données régionale africaine, en lien avec les Objectifs de Développement Durable de l’ONU.
Dans l’eau, la vie se meurt sous la pression de la surpêche. Yassine Skandrani, enseignant-chercheur à l’INSTM, révèle un recul alarmant : « La surpêche a entraîné un épuisement des stocks de l’ordre de 52 % en 2023 ». Un effondrement d’autant plus cruel que les stocks avaient été partiellement reconstitués à 82% en 2013. « Une production élevée n’est pas un indice positif si elle puise excessivement dans nos réserves », prévient-il, pointant la pêche illicite et hors saison.
L’urgence de protéger et de s’adapter
Face à ce constat, la protection active des écosystèmes apparaît comme une bouée de sauvetage. « Plus de 10 % de la Méditerranée bénéficient désormais d’un cadre de protection. Notre objectif pour 2030 est d’atteindre 30 % », annonce Yassine Ramzi Sghaier, expert en biologie marine. En Tunisie, cette démarche se concrétise par la création de 12 sanctuaires marins, de Zembra aux îles Kuriat, gérés en partenariat avec la société civile.
La clé réside peut-être dans l’adaptation et l’innovation. L’exemple du crabe bleu, une espèce invasive devenue une ressource économique d’exportation pour les pêcheurs, est saluée comme une réussite mondiale. « Il est temps de trouver d’autres alternatives pour minimiser la pression sur les espèces surexploitées », plaide M. Sghaier.
Face à cette volonté de protection, un défi majeur persiste : l’érosion du littoral lui-même, qui menace les acquis. « Les côtes tunisiennes sont en danger à cause d’interventions humaines », souligne El Monji Bargou, géologue. L’érosion côtière, accélérée par la construction sur les dunes et les barrages, a déjà fait disparaître des plages, comme à Djerba.
La Méditerranée de demain dépend des décisions et des actions prises aujourd’hui. Entre la recherche à l’INSTM, la gestion des réserves marines et l’évolution des métiers de la pêche, les experts tunisiens dressent un constat alarmant, mais surtout une feuille de route concrète. Leur priorité ? Protéger, dépolluer et gérer durablement. Un impératif pour sauvegarder à la fois un écosystème irremplaçable et les sociétés qu’il nourrit.
Cet article a été produit dans le cadre d’un atelier organisé par Africa 21 et ses partenaires sur la Méditerranée et l’Objectif de développement durable n°14 de l’ONU 10, 11 et 12 décembre 2025 à Tunis, dans le cadre d’étudier l’état des lieux de la mise en œuvre de l’ODD 14 dans cette région, ainsi que l’impact concernant les résultats de l’UNOC 3.

