La Banque mondiale des gènes et la Méditerranée au cœur de la lutte pour la biodiversité (Vidéo)
Alors que la Tunisie abrite près de 7500 espèces, un patrimoine génétique unique en Afrique et en Méditerranée, les pressions environnementales et la surpêche menacent directement sa survie. Entre inventaires nationaux obsolètes et disparitions avérées, les acteurs clés sonnent l’alarme et appellent à une mobilisation collective, des pêcheurs aux citoyens.
Dans l’ombre des laboratoires et des conférences internationales, une bataille cruciale se joue pour la préservation du vivant. D’un côté, la Banque nationale des gènes de Tunisie, qui célébrera ses 20 ans en 2027, dresse un constat à la fois riche et préoccupant sur le capital naturel du pays. De l’autre, la Convention de Barcelone, fêtant son demi-siècle, adopte un nouveau cadre d’action pour sauver une Méditerranée sous pression. Leurs responsables respectifs livrent un diagnostic convergent : l’urgence d’une action coordonnée et résolue.
« 80 espèces nécessitent une protection urgente » : l’avertissement de la Banque des gènes
Mohamed Ali Tmessek, directeur général de la Banque mondiale des gènes, rappelle la mission de cette institution née en 2003 : « Protéger et évaluer les ressources génétiques, animales et végétales, un rôle primordial pour la sécurité alimentaire et agricole ». Un travail mené en réseau avec neuf groupes d’experts couvrant « tous les types, des arbres aux espèces microscopiques ».
Mais le bilan, après deux décennies, est mitigé. Si la Tunisie peut s’enorgueillir de sa biodiversité – « près de 7500 espèces végétales et animales » –, son dernier inventaire national remonte à **1998**. « Sur cette base vieillissante, on a concrétisé plusieurs stratégies », reconnaît M. Tmessek, avant d’alerter : « Les études ont montré que près de 80 des espèces inventoriées ont besoin de programmes urgents ». Il cite notamment les oiseaux d’eau, « importants pour l’équilibre environnemental », et des espèces à forte valeur culturelle comme le figuier, le grenadier ou l’olivier, « symbole de la Tunisie », menacé par l’introduction de variétés étrangères.
Le tableau s’assombrit encore lorsqu’il évoque les disparitions. « Plusieurs espèces ont disparu il y a presque 5 ans : les pinnipèdes, les crevettes royales, le poulpe et le mérou. L’Homme a ressenti leur absence sur les marchés ». Une conséquence directe, selon lui, de « la pression de la pêche ». Son appel est clair : il enjoint aux pêcheurs de respecter les saisons de pêche et aux citoyens d’être vigilants. « Voir des espèces marines hors saison ou de petite taille doit déclencher une action citoyenne consciente pour inciter les pêcheurs à les relâcher. C’est une source de travail pour tout le monde ».
La Convention de Barcelone : un plan d’action pour 50 ans de pollution
À l’échelle régionale, le constat n’est pas plus optimiste, mais la réponse se veut plus structurée. Dhekra Gharbi, directrice générale au ministère tunisien de l’Environnement, revient de la 24ᵉ réunion des Parties à la Convention de Barcelone. Pour ses 50 ans, la Convention passe à l’offensive avec un « vaste plan antipollution ». Les décisions adoptées sont tangibles : réduction de 20% de la pollution en Méditerranée, objectif de transport maritime « bas carbone voire neutre », encadrement des activités pétrolières offshore.
« Une autre décision importante répond au changement climatique avec la création en Turquie d’un centre régional dédié exclusivement à cette problématique. C’est un centre unique en son genre », souligne Mme Gharbi. La gouvernance est également renforcée, avec un mécanisme permettant aux pays de rendre compte de leur mise en conformité sur plusieurs années.
Bizerte, « miniature » de la Méditerranée et laboratoire de l’espoir
C’est peut-être du côté du **lac de Bizerte** que germe l’espoir d’une action efficace. Dhekra Gharbi y voit « un exemple pilote », une « miniature » des pressions subies par toute la Méditerranée : pollutions urbaines, industrielles, agricoles, portuaires. Le programme intégré de dépollution qui y est mené applique « les approches intégrée et écosystémique » chères à la Convention. « Il s’agit de réduire les pollutions arrivant au lac et d’améliorer sa réponse aux mesures de réduction ».
La clé du succès, selon elle, réside dans la **gouvernance**. « Une bonne gouvernance faisant intervenir les différentes parties prenantes – acteurs économiques, populations locales, autorités – est essentielle. Il faut fédérer les intervenants autour d’un objectif commun : l’amélioration de l’état environnemental ». C’est la condition sine qua non pour atteindre le « bon état écologique de la Méditerranée », l’objectif ultime de la Convention. « J’espère que nous réussirons ce projet pilote et que nous pourrons reproduire cette expérience ailleurs », conclut-elle.
Les témoignages se répondent et dessinent une même urgence. La préservation de la biodiversité tunisienne et méditerranéenne est une course contre la montre, où la science (Banque des gènes), la politique internationale (Convention de Barcelone) et l’action locale (projet de Bizerte) doivent converger. Mais comme le rappelle Mohamed Ali Tmessek, cette bataille ne se gagnera pas sans une prise de conscience et une mobilisation de chaque maillon de la société, du pêcheur au consommateur. Le prochain inventaire national de la biodiversité tunisienne, toujours en attente, sera le premier indicateur de l’efficacité de cette mobilisation collective.
Cet article a été produit dans le cadre d’un atelier organisé par Africa 21 et ses partenaires sur la Méditerranée et l’Objectif de développement durable n°14 de l’ONU 10, 11 et 12 décembre 2025 à Tunis, dans le cadre d’étudier l’état des lieux de la mise en œuvre de l’ODD 14 dans cette région, ainsi que l’impact concernant les résultats de l’UNOC 3.

