Dattes : la Tunisie, « petit » producteur mais « grand » de l’exportation en valeur
À l’aube du ramadan, la datte retrouve sa place de produit sensible, véritable thermomètre économique et culturel. Derrière ce fruit symbole se cache une réalité complexe : celle d’une denrée devenue marchandise mondiale, où la hiérarchie des volumes ne coïncide pas toujours avec celle de la valeur. Les dernières données consolidées de la FAO et de la WITS pour 2024 le confirment, mettant en lumière la domination des pays arabes sur l’offre et le positionnement singulier, presque paradoxal, de la Tunisie.
La production mondiale reste structurée par un axe arabe puissant. L’Arabie Saoudite, l’Égypte et l’Algérie forment un trio de tête incontesté, talonnés par l’Iran. La Tunisie, avec une récolte de 400 219 tonnes, se hisse tout juste dans le top 10, mais à une échelle radicalement différente. Elle produit ainsi cinq fois moins que le leader saoudien, un écart de taille qui conditionne la capacité à inonder les marchés de produits standardisés et à influencer les prix sur ces segments.
C’est précisément sur ce contraste que se construit la singularité tunisienne. Neuvième producteur mondial, la Tunisie décroche en 2024 la troisième place mondiale des exportateurs en valeur, avec des recettes de 307,42 millions de dollars. Elle se positionne derrière l’Arabie Saoudite (452,21 M$) et Israël (312,67 M$). Ce classement est un signal fort : la Tunisie ne remporte pas la bataille des volumes, mais s’impose dans la guerre de la valeur.
Ce leadership en valeur se vérifie par le calcul de la valeur unitaire à l’export. Avec 97 594,3 tonnes expédiées à l’étranger, soit environ un quart de sa production, la datte tunisienne affiche un prix implicite d’environ 3,15 dollars le kilogramme. C’est bien plus que les 1,29 $/kg de l’Arabie Saoudite, positionnée sur des volumes plus standards, mais moins que les 5,16 $/kg d’Israël, qui semble occuper un crépuscule encore plus haut de gamme.
L’explication de cette performance réside dans la spécialisation du pays. La Tunisie a bâti sa réputation et son outil exportateur autour de la variété phare, la Deglet Ennour. Selon les dernières analyses de l’ONAGRI, cette datte représente à elle seule plus de 80% des quantités exportées, constituant un véritable « produit signature » très prisé sur les marchés exigeants. Cette stratégie de segmentation par la qualité lui permet d’extraire une valeur supérieure à celle des concurrents misant sur l’économie d’échelle.
La géographie de ses débouchés confirme ce positionnement. L’axe Maroc-Union Européenne structure les flux. Le Maroc est le premier client de la Tunisie, avec des importations atteignant 56,42 millions de dollars, soit près d’un cinquième des recettes totales. Viennent ensuite l’Allemagne (28,28 M$), la France (22,89 M$), l’Espagne (21,45 M$) et l’Italie (18,32 M$). La Tunisie est ainsi naturellement positionnée pour alimenter l’Union Européenne, devenue le premier importateur mondial en valeur (444,18 M$), sur des créneaux qualitatifs où elle excelle.
À l’échelle mondiale, la cartographie de la demande révèle d’autres opportunités et défis. L’Inde, deuxième importateur mondial (286,18 M$), représente un marché colossal mais essentiellement « volumique », très sensible aux prix. Le Maroc, troisième importateur (247,77 M$), confirme son rôle de plaque tournante et de débouché majeur pour la Tunisie.
Forte de ce classement flatteur pour 2024, la Tunisie doit désormais sécuriser son avantage concurrentiel pour les années à venir, notamment à l’approche de 2026. Quatre chantiers semblent prioritaires :
- Préserver le « prix premium » : face aux exportateurs de masse capables de comprimer les prix mondiaux, la Tunisie ne doit pas céder aux sirènes du volume, mais au contraire verrouiller ses segments haut de gamme en misant sur la qualité, le calibre, la traçabilité et la régularité.
- Diversifier les débouchés : la concentration actuelle des ventes sur le Maroc et l’Europe expose le pays à des risques logistiques, réglementaires ou concurrentiels. Il est impératif de consolider ces marchés tout en explorant de nouvelles zones.
- Accélérer la montée en gamme : l’enjeu ne se limite plus à la vente de dattes brutes. La bataille future se jouera sur le conditionnement retail, les produits transformés (pâtes, sirops) et la certification (bio, labels d’origine), seuls leviers pour défendre et accroître la valeur unitaire.
- Aborder intelligemment les marchés de volume : L’Inde et l’Indonésie, dans le top 10 des importateurs, sont des géants à ne pas négliger. L’approche tunisienne doit y être ciblée, en visant les niches urbaines premium et la distribution moderne, sans compromettre ses marges.
Les chiffres-clés à retenir :
- Production 2024 : 400 219 tonnes (9e mondial).
- Exportations 2024 : 307,42 M$ (3e mondial en valeur) pour 97 594 tonnes.
- Valeur unitaire implicite : 3,15 $/kg.
- Principaux clients : Maroc (56,42 M$), Allemagne, France, Espagne, Italie.

