Pourquoi la remontée technique de l’euro ne change rien à la domination du dollar ?
Sur les écrans des traders, une bataille silencieuse se joue. Le taux de change EUR/USD vient de franchir le seuil symbolique des 1,1735, offrant à l’euro un semblant de répit après des semaines de pression. Cette remontée, si elle redonne un souffle technique à la monnaie unique, ne serait pourtant qu’un épisode dans une dramaturgie plus vaste, où le dollar américain prépare son prochain acte de force.
Une résistance technique en trompe-l’œil
À première vue, les indicateurs affichent un optimisme prudent. Le MACD passe timidement en territoire positif, tandis que le RSI progresse sans excès. La zone des 1,1660 a tenu, servant de plancher et permettant aux acheteurs de reprendre l’initiative. Dans l’immédiat, la voie semble ouverte pour une poursuite de la hausse vers la zone des 1,18.
Cette performance, cependant, dit moins la vigueur retrouvée de l’euro que le reflux temporaire du dollar. Elle ressemble à l’accélération d’un coureur qui sait, au fond de lui, qu’il est distancé dans la course de fond.
Le grand écart transatlantique : deux politiques monétaires, deux réalités
La clé de lecture se trouve dans le décalage croissant entre les deux rives de l’Atlantique. Aux États-Unis, l’économie résiste. Le marché du travail surprend par sa robustesse, l’inflation reste tenace, et la Réserve fédérale (Fed) maintient une posture de vigilance, refusant de précipiter l’assouplissement de sa politique monétaire. Le rendement attractif et la liquidé continuent d’y attirer les capitaux.
L’Europe, en revanche, navigue en eaux troubles. Une croissance atone, une industrie fragilisée et des politiques budgétaires frileuses pèsent sur la zone euro. La Banque centrale européenne (BCE), bien que prudente, ne dispose pas du même momentum que son homologue américaine. Dans ce contexte, les forces structurelles jouent en faveur du billet vert, traditionnel refuge en période d’incertitude.
L’onde de choc pour la Tunisie : entre dépendance et adaptation
Pour des économies comme celle de la Tunisie, ces fluctuations ont un impact direct et tangible. Le pays vit au rythme de ces deux devises : l’euro pour ses échanges et son tourisme, le dollar pour ses importations essentielles – énergie, denrées alimentaires, matières premières. Chaque renchérissement du dollar se répercute ainsi en cascade sur les coûts de transport, les prix des marchandises et, in fine, sur le pouvoir d’achat des ménages.
La dette extérieure, libellée en devises fortes, ajoute une pression supplémentaire. Un dollar plus fort alourdit mécaniquement le fardeau du remboursement, resserrant les marges budgétaires et compliquant l’accès à de nouveaux financements.
Face à cette réalité, une adaptation silencieuse est à l’œuvre. Les Tunisiens déploient des stratégies de résilience : diversification de l’épargne vers l’or, recours au dollar comme valeur refuge, développement de circuits parallèles. Ces comportements traduisent une défiance envers les certitudes économiques établies et un pragmatisme face aux chocs extérieurs.
Au-delà du taux de change : une nécessaire prise de destin
Le scénario d’un dollar ferme est bien plus qu’un sujet pour spécialistes. C’est un récit qui traverse l’économie réelle, du prix du pain à la solvabilité de l’État. Il expose avec acuité la vulnérabilité mais aussi les potentiels d’un pays dépendant.
Ce défi peut servir de révélateur. Il souligne l’impérieuse nécessité de réduire la dépendance énergétique, de renforcer la souveraineté alimentaire, de construire une industrie exportatrice plus robuste et de repenser la stratégie de financement extérieur.
Les marchés ne sont pas une abstraction. Ils reflètent les forces et les faiblesses d’une nation. En comprenant et en anticipant mieux ces mouvements de fond, la Tunisie pourrait transformer une contrainte subie en une trajectoire mieux maîtrisée. L’enjeu, pour le dinar, est de cesser d’être le spectateur de son destin pour en devenir pleinement l’acteur.

