80 % du PIB : la dette, nouvelle constante budgétaire de la Tunisie
Entre 2011 et 2025, le paysage économique tunisien a subi des réformes discrètes mais structurelles, sous l’effet d’une cascade de chocs exogènes ayant profondément remodelé les grands équilibres budgétaires. Derrière cette recomposition silencieuse émerge une interrogation centrale : la spirale de l’endettement relève-t-elle d’une simple mécanique anticyclique ou traduit-elle une transformation irréversible de la fonction « État-emprunteur » ?
Un budget transformé en amortisseur social, au prix du déséquilibre
Confrontée à une triple perturbation, crise sanitaire, envolée des prix des hydrocarbures, incertitudes géopolitiques, la Tunisie a mobilisé son levier budgétaire comme un filet de protection sociale. Ce réflexe keynésien a certes évité l’asphyxie immédiate des ménages et du tissu entrepreneurial, mais il a également creusé les déficits jumeaux. L’arithmétique est implacable : le ratio d’endettement public, déjà élevé, s’est alourdi, passant de 77,9 % du PIB en 2020 à un seuil projeté de 80,5 % à l’horizon 2025. Une dynamique qui traduit la dépendance croissante de l’appareil d’État à l’égard de la ressource empruntée pour assurer sa simple reproduction.
Le tournant du « made in Tunisia » financier : endettement domestique et substitution de ressources
Plus encore que le volume, c’est la structure même de la dette qui a subi une métamorphose. En une décennie, la Tunisie a procédé à un rééquilibrage drastique de ses canaux de financement. La part des créances internes, qui plafonnait à 35,79 % en 2011, s’élevait à 47,58 % dix ans plus tard, avant d’atteindre un pic de 78,1 % à l’horizon 2025.
Ce repli vers le compartiment domestique ne relève pas d’un choix souverain délibéré, mais d’une contrainte de liquidité. L’enlisement des négociations avec le FMI, l’altération du risque-pays sur les places financières internationales et la cherté prohibitive des ressources extérieures ont contraint le Trésor à capter l’épargne locale. Une stratégie à double détente : elle préserve les réserves de change en évitant un service de la dette libellé en devises et offre un débouché rémunérateur à un marché financier domestique en quête de signatures souveraines.
Crédit au secteur privé : une progression sous perfusion et sous contrainte
Ce recentrage de l’État sur la sphère bancaire locale n’est pas sans incidence sur l’allocation des ressources vers l’économie réelle. Entre 2020 et 2024, l’encours global des concours bancaires à l’économie professions non financières et particuliers est passé de 98,8 à 118,6 milliards de dinars. En apparence, une progression soutenue. Mais en réalité, cette masse cache une rigidité structurelle : la répartition entre crédits aux entreprises et prêts aux ménages demeure stable, révélant la prudence des établissements financiers face à des risques de contrepartie et à une solvabilité sous tension.
Ce nouveau paradigme un État se refinançant massivement auprès du système bancaire, tandis que ce dernier rationne timidement ses engagements privés dessine les contours d’une économie où la puissance publique, devenue premier client du secteur financier, agit aussi, de fait, comme son principal concurrent.

